Scythe est campé dans l’Europe des années 1920.

L’empressement minutieux de Scythe

CHRONIQUE / La qualité esthétique d’un jeu sert parfois à camoufler des défauts de jouabilité ou le manque d’imagination de son auteur. Mais quand les concepteurs mettent autant d’attention à la beauté des éléments d’un jeu qu’à développer l’originalité du concept et la mécanique qui le porte, le coup de foudre peut être puissant.

Et c’est exactement ce qui s’est produit pour les collaborateurs de la chronique À qui le tour? avec le jeu Scythe de Jamey Stegmaier, publié par Stonemaier. Ce jeu, magnifiquement illustré par le peintre polonais Jacob Rozalski, a vu le jour grâce à une campagne de sociofinancement qui a permis d’amasser plus de 1,8 million $. Scythe était attendu avec impatience par les joueurs aux quatre coins de la planète et il n’a pas raté sa rentrée. Il s’agit de l’un des titres les plus primés et appréciés depuis sa mise en marché en 2016. Il a récemment fait son apparition, en français, dans le marché québécois. 

Scythe est campé dans l’Europe des années 1920. Le contexte historique est quelque peu alternatif, mais les référents sont bien là. Les joueurs (1 à 5) contrôlent un peuple (Saxons, Polonais, Soviétiques, Allemands, Normands) qui profite d’une compétence qui lui est propre. Chaque joueur reçoit deux petits plateaux de jeu. Un premier sur lequel se développent les capacités particulières de sa faction, et un deuxième qui permettra de combiner différentes actions pour prospérer, étendre sa présence sur le terrain et établir un rapport de force avec les autres joueurs.

Pas pour les débutants

C’est dans la combinaison de ces deux plateaux, dont les fonctionnalités sont différentes d’un joueur à l’autre, que Scythe se démarque de ses semblables. Gestion et production de ressources, construction de bâtiments, améliorations techniques, développement d’armes mécaniques géantes, déplacements, combat, négociations, échelle de popularité; les éléments avec lesquels doivent jongler les joueurs sont très nombreux. Scythe n’est pas pour les débutants. 

La quantité importante de règles peut rebuter, mais en réalité, les différentes mécaniques de jeu ne sont pas si compliquées. Le visionnement d’un tutoriel sur le Web permet de comprendre aisément les concepts. La structure des tours de jeu offre une jouabilité qui fonctionne au quart de tour. Il n’y a pas de zone grise. Les joueurs savent ce qu’ils ont à faire. Mais prendront-ils toujours la décision la plus pertinente? La partie se termine quand un premier joueur réalise six accomplissements distincts. Celui qui a accumulé le plus d’argent grâce à différentes tactiques gagne. À la fin de la partie, la plupart des perdants affirmeront qu’ils étaient à un ou deux tours de tout faire basculer en leur faveur. Et ce sera probablement tout à fait vrai.

Il faut avancer avec minutie dans l’univers de Scythe.

L’orgueil mauvaise conseillère

Dès les premiers tours, les joueurs seront aspirés par Scythe. Les tours reviennent rapidement, alors que le jeu se déploie lentement, mais sûrement. Plus le temps passe, plus les joueurs ont besoin de temps pour soupeser toutes les alternatives qui se présentent à eux. Le jeu donne toutefois l’impression de gagner en vitesse, jusqu’à devenir une sorte de course contre la montre. 

Il faut avancer avec minutie dans l’univers de Scythe. Se laisser emporter par l’émotion ou l’orgueil et déclencher un combat militaire peut être très dommageable. Précipiter une action au détriment d’une autre parfois plus conservatrice, mais mieux avisée, peut finalement ralentir l’émancipation d’un peuple pendant plusieurs tours subséquents. 

Chacun dans leur coin, jouant de leur rapport de force avec leurs voisins, les joueurs réalisent des objectifs. Perdre de vue la progression des autres peut causer de très mauvaises surprises. Voilà pourquoi il faut aussi se hâter et maximiser chaque tour de jeu. 

Le seul point négatif, et encore là, le terme est peut-être mal choisi, ce sont les combats. Ils sont visiblement secondaires dans le jeu, mais on aurait aimé un peu plus de tension et de suspense lors de ces moments qui peuvent tout de même s’avérer être une clé de la partie. Le résultat est trop aisément prévisible. L’attaqué aura trop souvent tendance à battre en retraite ou à faire le minimum sur le champ de bataille tellement une simple escarmouche peut être dommageable. Il est parfois même utile de perdre un combat. 

La lisibilité très claire du plateau de jeu, la facilité à identifier les pièces qui nécessairement finissent par s’accumuler sur les territoires occupés et la cohérence de l’organisation des éléments du jeu méritent une mention spéciale. Il faut aussi saluer l’attention mise aux petits détails qui font une différence gigantesque. Les petits tableaux de jeu de chaque joueur sont troués pour accueillir les petits cubes de bois qui représentent les actions disponibles pour les joueurs. La crainte d’accrocher le jeu et de tout foutre en l’air parce que personne n’arrive à se rappeler qu’est-ce qui doit aller où ne fait pas partie de l’expérience offerte par Scythe et c’est formidable. 

En résumé, Scythe est une grande et captivante réussite.

Chance : 2/6

Stratégie : 5/6

Plaisir : 5/6

Difficulté : 3/6

Esthétique : 6/6

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Scythe était attendu avec impatience par les joueurs aux quatre coins de la planète et il n’a pas raté sa rentrée.

EN SOLO OU EN CAMPAGNE

Un des éléments particuliers de Scythe c’est qu’on peut jouer une partie seul contre le jeu. L’équipe d’À qui le tour? n’a pas encore testé pleinement cette fonctionnalité mais, au premier coup d’oeil, les mécaniques permettant cette possibilité semblent très au point. La mécanique solo, appelée Automata, est d’ailleurs un concept cher à Jamey Stegmaier, qui a mis au point différentes versions d’«automates», au fil des nombreux jeux qu’il a créés dans le passé. Dans Scythe, un deck de cartes permet au «jeu» de progresser aléatoirement sur la carte selon les règles établies par son «programme».

Les parties ont notamment été conçues pour s’adapter au niveau du joueur solo, qui aura le choix entre quatre programmes, c’est-à dire quatre niveaux de difficultés. 

Une extension pour jouer en mode «campagne», intitulée Scythe : The Rise of Fenris, est annoncée pour la fin de l’année 2018. Elle permettra de jouer à plusieurs comme en solo. Il s’agirait de la troisième et dernière extension du jeu, après Scythe : Conquérants du Lointain, qui rajoute deux «factions», Albion et Togawa, et Scythe: The Wind Gambit, rajoutant entre autres un module de vaisseaux aériens. Les concepteurs, qui ont vraiment pensé à tout, commercialisent même séparément de petites améliorations de matériel (pièces de métal plutôt qu’en carton; cartes «usine» supplémentaires; jetons ressources plus esthétiques, carte agrandie, etc.), pour rendre l’expérience Scythe optimale.

Avec Yves Bergeras, Le Droit