Astérix et la transitalique, par Jean-Yves Ferri et Didier Conrad ****, Éditions Albert-René, 46 pages

Ils sont fous, ces pilotes !

CRITIQUE / Astérix n’a pas toujours su se renouveler brillamment, mais comment pourrait-on, au Québec comme en Gaule, bouder une BD dont la prémisse repose sur les désagréments des nids-de-poule, l’entretien du réseau routier et le gaspillage des deniers publics ?

« J’accuse le sénateur Lactus Bifidus de financer ses orgies avec les fonds publics destinés à l’entretien des voies romaines », dénonce un de ses collègues en toge. Et le sénateur accusé — qui sommeillait — se réveille aussitôt, pour se défendre avec fougue, emporté par une idée lumineuse : il propose d’organiser une course de chars colossale et inédite, dont le circuit, plutôt que de tourner en rond, traverserait l’ensemble de l’Empire romain.

Des Jeux, quoi ! Quoique connue, et vieille comme Rome, l’échappatoire est habile (même sans pain).

« Ouverte à tous les peuples du monde connu », la course « prouvera de manière éclatante l’excellence de nos voies romaines », clame Bifidus, qui, en tant que est responsable du réseau routier, sait mieux que quiconque que sa proposition est particulièrement risquée.

Sauf que l’idée obtient le soutien immédiat d’un grand amateur de lauriers, Jules César en personne, qui s’y « rallye » sans réserve... ou presque. Jules va ajouter une consigne secrète, et néanmoins impérative : la victoire doit « revenir à un Romain », et non pas à l’un de ces lointains Barbares. « Il en va du prestige de Rome et de l’unité des peuples de la péninsule italique », grince César, en guise d’avertissement. 

Un autre plan impérial foireux. Qu’on sait vouer à l’échec dès la planche suivante, en découvrant Obélix se faisant dire, par la diseuse de bonne aventure qui inspecte la paume de sa grosse main, que sa carrière dans le menhir va prendre un nouveau tournant, car elle le voit dans un char ailé. « On te porte, on t’acclame, on te sacre champion ! » prédit-elle.

Et c’est parti — sur les chapeaux de roues — pour Astérix et la Transitalique, 37e tome des aventures du célèbre duo gaulois, qui paraît ce 19 octobre, partout dans le monde... en bénéficiant d’un tirage de cinq millions d’exemplaires, du jamais vu pour cette série traduite en 16 langues.

Même si les légendaires noms des papas d’Astérix, Goscinny et Uderzo, trônent en grosses lettres sur la couverture, on doit cet album à Jean-Yves Ferri (scénario) et Didier Conrad (dessins). Le nouveau tandem signe là sa troisième aventure dans l’univers des deux Gaulois — après Astérix chez les Pictes et Le Papyrus de César, déjà très réussies. C’est un détail, mais les deux complices, dont les noms sont minusculement petits sur la couverture, méritent désormais un peu plus de considération, tant ils ont su — à trois reprises — insuffler à la série cette âme goscinnyenne qu’Uderzo en solo n’avait pas su conserver à la mort de son complice. 

Leur idée de donner un rôle « moteur » à Obélix, au risque de faire caracoler le faire-valoir en pôle position de cette aventure d’Astérix, est sympathique. Obélix, bien que toujours naïf et lourdaud, gagne en épaisseur, à présent que son irréductible compagnon accepte de se contenter du rôle de co-aurige (copilote) de sa propre aventure. Ce n’est pas une première, mais ça montre bien l’ample liberté que prend Ferri, tout en témoignant de la confiance de plus en plus grande que lui accorde l’éditeur.

Le récit rythmé et le riche éventail des concurrents (à chaque peuple son caractère, sa police de caractère et ses jeux de mots patronymiques. Mais, par Toutatis ! pourquoi les visages de ces deux pirates, sur les blocs de départ, nous disent-ils quelque chose ?!) empruntent autant à l’ambiance débridée du dessin animé d’Hanna-Barbera Les fous du volant (Whacky Races) qu’à la palpitante course finale de Spartacus. 

À chaque étape, ses épreuves et défis : meute de journalistes sportifs et gestes beaucoup moins sportifs des concurrents, coups de fouet équestres et baffes gallo-romaines, accidents de parcours et « charambolages », pénible traversée des marécages de Vénétie, dangereux virages au pied du Vésuve, disparition d’Idéfix, etc. 

Sans oublier la menace perpétuelle du champion romain, Coronavirus, dont le masque d’or en impose, et que personne ne semble pouvoir détrôner. 

Les auteurs en profitent pour glisser, tradition oblige, nombre de clins d’œil à notre époque moderne. Rictus maximum lorsque Obélix se rend chez le vendeur de chars Pocatalitix (nom qui, en France, renvoie au « pot catalytique », le pot d’échappement écolo des automobiles), où l’on aura un aperçu de la vente sous pression et du paiement à crédit de la Rome antique. Durant la course, l’omniprésence des commandites publicitaires

En marge des péripéties, on retrouve aussi, toujours par fidélité à l’esprit de la série, de multiples jeux de mots croustillants, ainsi que des têtes connues du monde réel, subtilement croquées. Ainsi, on croisera au passage le ténor Luciano Pavarotti, sous les traits d’un aubergiste italien à l’indéniable coffre; le joueur de soccer Michel Platini, en champion hippomobile victime de magouilles sportives ; et un riche commanditaire dont la physionomie semble trahir une ancestrale parenté avec un certain baron publicitaire devenu chef d’État, Sylvio Berlusconi. Bien vu !

Bref, une aventure qui mérite sa place sur le podium des meilleures aventures d’Astérix...