Half Moon Run : horizon sans tache

Le succès de Half Moon Run, on le sait, a été fulgurant. Moins d’un an après la sortie de son premier disque Dark Eyes en 2012, la formation donnait déjà des concerts à l’international, réenregistrant et relançant son opus 1 en 2013, décrochant la première partie de Mumford & Sons, obtenant une mention dans le Rolling Stone, se voyant même remettre un disque platine au Canada.

Après la parution d’un deuxième album (Sun Leads Me On) en 2015 et plusieurs années de ce rythme essoufflant, le quatuor a enfin pu se poser à la fin de 2017. Mais avec ce premier temps d’arrêt sont venus les inévitables questionnements existentiels : stop ou encore?

Aujourd’hui, alors que le troisième gravé du groupe A Blemish in the Great Light est sur le point d’être lancé, Conner Molander et Dylan Phillips peuvent affirmer sans hésitation que Half Moon Run est là pour continuer. Les quatre dernières années leur ont permis, ainsi qu’à leurs coéquipiers Isaac Symonds et Devon Portielje, de faire le choix conscient de la musique.

« Nous avons tous, individuellement et collectivement, décidé que c’est ce que nous voulions faire, explique Dylan. Avec Dark Eyes, notre carrière était soudainement passée de ça à ça », rappelle-t-il, chacune de ses mains montrant respectivement le bas et le haut.

« Nous avons donc longtemps eu l’impression de courir après nous-mêmes. Nous nous demandions : qui sommes-nous et qu’est-ce qui s’est passé? Cette fois, nous avons pris le temps nécessaire pour confirmer, avant de replonger dans l’écriture, que nous en avions toujours envie », résume le musicien au cours d’une entrevue réalisée lors du passage du groupe à Sherbrooke, à la fin d’août.

« Aujourd’hui, nous pouvons dire que nous adorons le son de cet album et que nous sommes très fiers de ce que nous avons réalisé. On peut parler d’un disque un peu plus mûr », ajoute-t-il.

Half Moon Run lors de son passage au Théâtre Granada en août dernier.

CHANSONS PAR VAGUES

« La plus longue partie du travail a consisté à amasser les idées musicales, poursuit Conner Molander. Nous avons tenté toutes sortes de nouvelles approches, et pas seulement sur le plan technique. De mon côté, j’ai répété mon piano comme un fou depuis deux ans », révèle celui qui a aussi ajouté la guitare sur table (pedal steel) à son éventail d’instruments, dont faisaient déjà partie la basse et l’harmonica.

Le quatuor a aussi passé beaucoup de son temps dans son local de jam. Et on ne parle pas seulement ici d’improvisations musicales : les longues discussions, notamment sur les thèmes des chansons (Devon est l’auteur principal), en font aussi partie.

« Il y a d’ailleurs fallu se donner des règles pour ne pas se perdre dans les considérations politiques ou philosophiques, parce qu’il est arrivé qu’on passe trois, quatre heures à discuter avant de jouer la moindre note, rapportent Conner et Dylan. Il y a des sujets qui reviennent régulièrement au sein du groupe. On discute des affaires d’État, de l’énergie générale des gens, on s’échange des livres sur ces questions… »

Les chansons sont ensuite apparues par vagues, poursuit Dylan. « Après tout ce temps à se demander quoi faire et comment y arriver, quatre ou cinq chansons arrivaient soudainement, sans qu’on sache trop pourquoi. L’important, quand ça se produit, est de simplement suivre le courant. »

« Il y a seulement dix chansons sur l’album, mais quand nous sommes entrés en studio, nous avions une liste d’environ 25 », précise Conner, révélant que le groupe a même songé à réaliser l’album lui-même. Leurs limites techniques ont fait prendre conscience aux quatre musiciens qu’ils auraient besoin d’une aide extérieure.

« Comme nous sommes quatre gars assez opiniâtres, c’est difficile (je dirais même un miracle) de trouver un réalisateur qui a une personnalité assez forte pour bien fonctionner avec chacun d’entre nous. Jusqu’à ce qu’on appelle Joe Chiccarelli. Notre première conversation a duré plus d’une heure. Non seulement il était très enthousiaste, mais, signe qu’il avait fait une écoute approfondie des chansons, il était très spécifique dans ses commentaires, par exemple « cette partie a besoin d’être changée ou enlevée ». Il apportait des idées nouvelles. Et son curriculum vitae est juste fou! »

Vance Joy, Alanis Morissette, Mika, Elton John, U2, The Strokes, Beck, Tori Amos, Rufus Wainwright ne sont que quelques-uns des artistes qui ont déjà travaillé avec Chiccarelli. Half Moon Run, qui tenait à réaliser le plus possible son nouveau disque à Montréal (le groupe s’était exilé en Californie pour écrire Sun Leads Me On), a réussi à lui faire quitter Los Angeles pour venir travailler aux Planet Studios en plein mois de février.

« Il a découvert les joies de sortir la pelle pour dégager sa voiture. Un jour, elle est carrément restée prise dans la glace », de raconter Conner en éclatant de rire. « Autant Joe nous a poussés en dehors de notre zone de confort, autant il nous a ramenés parfois, lorsque nous essayions des choses tout en souhaitant maintenir notre son. »

Les quatre musiciens de Half Moon Run, Devon Portielje, Conner Molander, Isaac Symonds et Dylan Phillips, s’apprêtent à lancer A Blemish in The Great Light. Dans ce troisième disque qui sortira le 1er novembre, le quatuor explore de nouvelles avenues tout en restant fidèle à la complexité musicale qui fait sa signature.

FLEETWOOD MAC

A Blemish in the Great Light, dont trois chansons ont déjà été extraites (Then Again, Flesh and Blood et Favourite Boy), explore plusieurs nouvelles avenues, tout en restant fidèle à la complexité à laquelle Half Moon Run a habitué son public.

Ainsi, Flesh and Blood flirte même avec le country. Razorblade dure plus de sept minutes et, avec son changement brutal de rythme et d’ambiance aux deux tiers, fait penser au progressif. Le folk et le rock indépendant sont toujours là, mais les textures sonores empruntent différentes directions, avec des sonorités de claviers et de guitares rappelant la fin de la décennie 1970 et le début des années 1980.

Conner, qui n’a pas l’habitude de s’aventurer sur le terrain des influences en entrevue, accepte de répondre. « La plupart du temps, je n’ai pas envie d’en parler, ou c’est parce que ces influences ne sont pas conscientes, mais dans ce cas-ci, je peux dire que, tous les quatre, nous avons beaucoup écouté Dreams de Fleetwood Mac, notamment pour les percussions, que nous avons tenté de recréer. C’est un des groupes sur lesquels nous nous entendons le plus. »

Si les harmonies vocales sont une des signatures de Half Moon Run, celles-ci sont encore plus en évidence sur le nouvel album.

« S’il y avait quelque chose que je pouvais retoucher sur nos disques précédents, ce seraient les chœurs, avoue Conner. Je les mettrais davantage en avant. Peu importe le type de disque ou l’époque, il faut de bonnes harmonies vocales, estime-t-il. Elles représentent bien le groupe. Nous avons donc passé beaucoup de temps sur celles du nouveau disque. Devon est un excellent chanteur, mais les autres gars et moi, nous sommes, je dirais, des choristes fonctionnels. Aucun de nous trois ne chante seul. Quand on s’isole pour l’enregistrement, il faut s’attendre à ce que le réalisateur nous dise : « N’essaie plus de faire ça » », confie-t-il sur un ton moqueur.

HALF MOON RUN
A Blemish in the Great Light
FOLK-ROCK ANGLO
Crystal Math Music
Sortie le 1er novembre 2019

CHŒUR CHAIR DE POULE

Dylan s’est pour sa part chargé des arrangements de cordes, toujours présentes dans la musique de Half Moon Run. « Je ne saurais dire s’il y en a plus qu’avant, je n’ai pas essayé d’en mettre à tout prix. Mais j’avoue que ce qui m’a procuré le plus de plaisir, c’est d’écrire pour le chœur d’enfants. Quand je l’entends, il me donne la chair de poule! »

Half Moon Run a en effet recruté une poignée d’adolescentes, âgées de 12 à 14 ans, membres du Chœur des enfants de Montréal, et qui avaient déjà chanté un arrangement de Full Circle en concert. On les entend un peu au début de Razorblade, mais surtout sur New Truth, dernière chanson du disque. C’est d’ailleurs de ce titre que provient le titre de l’album (une tache en pleine lumière).

« C’est le titre qui nous a le plus ralliés. Chacun a ses raisons, mais pour ma part, je trouvais l’image agréable. C’est une chanson plutôt abstraite. Si on extrapole, on peut y voir un élément de science-fiction, comme si un être de l’espace jetait un regard sur notre planète ou une planète semblable, avec une perspective différente. »

Mais il ne faut surtout pas percevoir, avec ces enfants qui chantent qu’il n’y a « aucune vérité sauf la nouvelle », une allusion au fatalisme environnemental. Du moins pas exclusivement, répondent Conner et Dylan.

« On ne dira pas qu’il n’y aucune influence de ça, car ce thème est partout en ce moment et nous influence tous plus ou moins, qu’on le veuille ou non, mais Half Moon Run s’attarde habituellement sur d’autres perspectives, notamment l’identité individuelle ou culturelle. Sans vouloir dévaloriser le problème, les thèmes de nos chansons ne sont généralement pas aussi sévères ni aussi sinistres. »

Sinistre, le concert-lancement costumé du 31 octobre au MTelus ne le sera assurément pas. Les billets se sont vendus en dix minutes. Half Moon Run n’aurait jamais voulu lancer son disque ailleurs.

« Toutes les villes que nous avons visitées en tournée ont renforcé notre amour pour Montréal, autant pour y vivre que pour y faire de la musique », conclut Dylan.