L'humoriste Guillaume Wagner

Guillaume Wagner: éclaboussage... comme une image

Contrairement à ce qu’il lit dans la presse depuis le début de la tournée de Du cœur au ventre, Guillaume Wagner ne pense pas s’être particulièrement « assagi », en présentant ce troisième spectacle solo.

« Je n’ai pas l’impression d’avoir changé beaucoup », dit-il. Il a surtout l’impression qu’on lui « prête cette intention » d’assagissement depuis qu’il est devenu père — et que, sur scène, il aborde sa parternité... pour mieux se demander quel genre de monde sa génération est en train de léguer à la suivante.

L’humoriste connu pour son cynisme corrosif reconnaît toutefois du même souffle que le spectacle « traite de sujets plus adulte ». « On vieillit... Peut-être que c’est ce qui transparaît (à mon insu) dans mon sectacle ». Guillaume Wagner s’y penche notamment sur certaines dérives qu’il observe sur la Toile, et parle du recul qu’il a préféré prendre sur les réseaux sociaux.

Ce qu’il abhorre, des comportements de Facebook et consorts, ce sont les habitudes de « se mettre en scène », au point de devenir « une sorte de marketing de soi », se désole-t-il. « Beaucoup de gens, les jeunes » tout particulièrement, « se traitent comme une marque, comme s’ils étaient une compagnie avec une image à vendre aux autres, [...] même s’ils n’ont rien d’artistique à proposer. On dirait que leur rêve, c’est qu’une compagnie les approche, pour les vendre comme des produit. Ça m’a toujours fait un peu angoisser », dit-il.

En tant que personnalité publique, l’humoriste demeure conscient qu’il a, lui, une image à promouvoir et protéger.

« Mais j’ai toujours eu de la misère à jouer cette game-là. Moi, je fais ma petite patente artistique de mon bord, mais, la vente, j’ai toujours été un peu mal à l’aise avec ça. Le marketing, c’est convaincre les gens d’acheter quelque chose dont ils n’ont pas vraiment besoin. Les convaincre de venir me voir. Disons que c’est un aspect de mon métier que j’apprécie pas, alors ça me perturbe de voir que beaucoup de gens courent après ça. »

Reste que son image, Guillaume Wagner ne semble pas particulièrement soucieux de la contrôler. Il se doute bien que la perception que le grand public a de lui, c’est celle d’un « humoriste vulgaire, qui va très loin, qui nomme les gens, les personnalités publiques [qu’on pense à Marie-Élaine Thibert, Richard martineau, Martin Matte, Éric Salvail ou Gilbert Rozon, qui ont tous suscité des controverses] et qui cause les controverses ».

Cette image de champion de la povocation, l’humoriste se défend d’avoir cherché à la bâtir. Ou même d’avoir provoqué les choses. « Tout ça est arrivé dans ma carrière très naturellement. Les gens s’attendent à retrouver ça en spectacle et s’ils ne l’ont pas, ils se disent “Wagner s’est assagi”. » Pourtant, avec Du cœur au ventre, « je vais, dans mes propos, beaucoup plus loin que dans mes spectacles précédents », estime-t-il.

S’il a atténué un peu la vulgarité, sur scène, il se trouve en revanche beaucoup plus subversif :

« Mon cynisme part toujours d’un humanisme déçu ; j’essaie que ça transparaisse un peu. À la fin de mon show, j’essaie d’inspirer une minirévolution personnelle et collective. [...] J’encourage les gens à quitter leur job. À ne rien faire. À remettre en question le système dans lequel ils vivent », illustre le rebelle.

Que ce soit sur scène ou sur les réseaux sociaux, sa job d’humoriste, c’est de « repousser les limites ». « Des fois, il y a des backlashes. Mais quand tu brasses la marde, c’est ça que tu cherches... et c’est normal que tu te fasses éclabousser, parfois. [...] Je n’ai jamais considéré que les controverses étaient un grand problème. Si tu restes dans des zones safe, y’a rien qui va arriver ».

Il n’a donc pas peur des éclaboussures sur Internet, où l’on a pris l’habitude de s’offusquer vite et pour pas grand-chose, et où les humoristes peuvent se montrer frileux.

Ce que Guillaume Wagner trouve parfaitement « ridicule ». « C’est juste une question de perspective. Moi, j’ai toujours envie de critiquer les consensus qui m’agacent, de taper dessus... et celui qui m’agace le plus, c’est le fait qu’on [ses collègues comiques] dise qu’on ne peut plus rien dire parce qu’on vit dans une société politically correct ».

« Non ! C’est une affaire de confiance avec le public, un pacte qu’on a avec lui. Ça fait 13 ans que je fais ça... ils savent qui je suis, alors je peux aller encore plus loin. J’ai acquis ça. Je me permets. Ou plutôt, on me permet », poursuit-il, comme pour écarter définitivement tout soupçon d’assagissement.

La meilleure version de Wagner

Sur scène, il a conservé sensiblement le même fil conducteur que par le passé : observer la société en se demandant si tout ça s’en va dans la bonne direction. « C’est un peu mon rôle de renvoyer un miroir aux gens, de poser la question “Etes-vous certains que c’est votre projet, ça ?” »

Un silence, puis il poursuit : « Plus ça avance, plus ça me surprend. C’est peut-être un signe de vieillissement, que de se sentir dépassé par ce qui se passe. »

« C’est vrai que je n’ai pas l’impression que ça s’en va dans la bonne track, en ce moment, tant politiquement que dans la polarisation des opinions ou dans la façon de s’exprimer par la haine. Je ne suis pas très optimiste. »

Si c’est davantage « le collectif » qu’il aime observer — à l’image de George Carlin, son « idole », acerbe « spectateur de ce monde chaotique » — Guillaume Wagner essaie cette fois de « (s’)inclure un peu plus », de « parler de mon rapport à cette société-là ». En n’oubliant pas de faire son autocritique au passage.

Il s’y demande notamment si ce qu’il est, correspond bien à ce qu’il a envie d’être, et quels sont les traits de sa personnalité qui sont en réalité « une construction dont je peux me débarasser... pour être une meilleure version de moi-même ».

« C’est dur d’être encore cynique quand tu es face à un enfant qui est émerveillé par tout, et qui regarde le monde avec de grands yeux » et un large sourire, dit-il en évoquant son fils. Le bambin de 19 mois « adore faire des blagues », comme son père, « mais il adore chanter », comme sa mère, Mélanie Boulay.

Mais ce n’est pas non plus sa blonde — la brune du duo des sœurs Boulay — qui l’a assagi. « On a tous les deux des côtés cachés. Je peux être très doux et patient. Et inversement, elle aussi elle a son petit caractère. On se ressemble plus qu’on pensait au début, elle et moi », même si ce n’est pas ce qui transparaît de leur image publique respective, reconnaît-il.

Balladodiffusion

En marge de la scène, et un peu parce que « ça devient chiant, à la longue, d’être toujours le centre d’attention », l’humoriste anime une série de podcast dont il vient d’enregistrer la cinquantième émission.

Animer ces ballado, « ça m’apprend à être plus à l’écoute. Je suis un gars très curieux, qui adore apprendre de l’autre ».

À son micro, il invite des personnalités artistiques qu’il admire, dans toutes les disciplines, ainsi que des historiens et des philosophes, tel Alain Denault, ce penseur qui « a une pensée courageuse, à contre-courant, et qui exprime très bien le malaise que j’ai à l’intérieur », lance Guillaume Wagner, avide lecteur d’essais. Ses blagues partent d’ailleurs souvent de ce genre de littérature critique.

« Certains essais sont structurés, construits comme des spectacles d’humour, pour exposer un point et des opinions tout en faisant sourire ». Il apprécie particulièrement Julia Posca, en particulier son Manifeste des parvenus, dont il applaudit « la structure narrative et l’écriture fine ».