Le danger est omniprésent sur les barges où travaillent les artificiers de Royal Pyrotechnie.

«L’ennemi n’est pas le feu»

La barge des Grands Feux du Casino du Lac-Lemay avait des allures de petite ruche jeudi.

Le long de cette grande plate-forme flottant sur la rivière des Outaouais, d’où partiront toutes les bombes de la compétition, Les artificiers de Royal Pyrotechnie s’activaient, sous la supervision de David Hamon, responsable des opérations sur le terrain pour le compte de Royal Pyrotechnie, la firme québécoise à qui est confiée l’organisation et la planification des spectacles pyromusicaux.

L’ambiance est fébrile, mais méticuleuse. Nous sommes sur une véritable poudrière, ce qu’aucune des petites mains ici présentes n’ignore. 

C’est en compagnie de M. Hamon qu’on a eu droit à une sorte de visite des coulisses, pas moins impressionnante que les feux proprement dits.

On passe d’abord devant « l’atelier de montage », une petite table devant laquelle l’artificier espagnol Miguel Perez Favela inspecte et ses produits et procède à leur préassemblage. Les bombes viennent de sortir du grand conteneur industriel qui a fait le trajet depuis l’Europe, avant d’être déposé à l’une des extrémités de la barge – après inspection des douanes et examen attentif du Bureau sur les explosifs (ERD, pour Explosives Regulatory Division, administré par Ressources naturelles Canada). 

Il y en a pour plusieurs dizaines de milliers de dollars en équipement et substances à haut risque d’explosion, rappelle M. Hamon. La quantité importée doit respecter un cahier des charges précis... et une limite, entre autres pour que la compétition demeure équitable, souligne M. Hamon, qui est non seulement chargé de projet, mais aussi concepteur du spectacle de clôture.

« Si ça pète... »

L’équipe a commencé à extirper les bombes du conteneur, pour les installer dans des rangées de tubes de multiples diamètres qui faciliteront leur projection dans les airs. Ces mortiers, dont le calibre ne peut ici dépasser 10 pouces (pour le spectacle du 150e anniversaire du Canada, Royal Pyrotechnie a exceptionnellement eu le droit de s’amuser avec des tubes calibrés pour des fusées de 12 pouces) sont orientés selon différents angles, afin de couvrir le plus d’espace aérien possible. 

« On se dépêche de tout sortir du conteneur, parce que si ça pète, une fois dans les tubes, ça part tout droit : il n’y a pratiquement aucun risque. Tandis que si un incident devait arriver dans le conteneur... il aurait l’air d’une grosse salade ouverte, comme dans les dessins animés », expose la chef des opérations.

Les artificiers de Royal Pyrotechnie se mettent au boulot.

Pour une question de sécurité, les batteries de tubes sont un peu éloignées les unes des autres. « On veut que ces zones soient le plus indépendantes possible », afin d’éviter qu’un éventuel incident puisse contaminer les autres zones.

Au sol, une myriade de couettes de fils électriques branchés avec soin, bien ordonnés, s’enfoncent dans de gros boitiers noirs. « Il y en a 58. Ce sont de “minicerveaux” commandés par l’ordinateur, depuis le bunker », poursuit-il en désignant le grand caisson de sécurité grillagé pouvant accueillir jusqu’à quatre artificiers. 

Pendant que tout explose et que le public s’extasie, eux demeurent juste à côté de la fournaise. Pourquoi ne pas manipuler l’ordinateur depuis la berge, en toute sécurité ? demande-t-on naïvement. « On a besoin de rester toujours proches des produits pour voir comment ils réagissent, et pour pouvoir adapter des choses durant le spectacle. On a 32 entités autonomes [les batteries de tubes]. Si on est loin, à part tout arrêter, on ne peut pas faire grand-chose. D’ici, on peut couper l’une ou l’autre... »

Le véritable ennemi

À l’intérieur de la cabine de sécurité, des plaques de contreplaqué sont tapissées de messages laissés au fil du temps par les équipes d’artificiers ayant participé aux précédentes compétitions. 

Au premier coup d’œil, toutes les bombes sont parfaitement identiques. Les mélanges de poudre sont pourtant tous distincts. C’est qu’il s’agit de produits maison. Il faut donc lire l’étiquette de chacune d’elle pour connaître précisément sa composition, la couleur de la poudre et le sillage attendu du projectile. 

Autour de nous, des extincteurs sont accrochés un peu partout. Et il y a presque autant de bouées, car un danger peut en cacher un autre.

Mais « l’ennemi principal », sur la barge, n’est ni le feu, ni l’eau : « c’est le vent », soutient M. Hamon. 

Avec un vent dépassant les 40 km, on n’a plus le droit de tirer. Et pas de vent du tout, c’est pas bon non plus », car la fumée stagne. Et si tout ce que le spectateur peut alors voir est un « show de boucane » : imaginez ce qu’il en est pour les artificiers empêtrés dans un épais nuage blanc... « Dans ces moments-là, tu sais que tu as travaillé pendant des jours, voire des semaines, pour rien. Tu sais que tu ne gagneras pas, et tu ne peux absolument rien y faire », indique M. Hamon, le sourire amer de celui qui a déjà vécu une telle mésaventure.