Gilles Provost: la vie après le théâtre

Yves Bergeras
Yves Bergeras
Le Droit
Cet été, Le Droit propose une série de portraits d’artistes s’étant retirés de l’avant-scène après avoir connu d’importants succès populaires. Un peu par nostalgie, mais surtout pour le plaisir de voir ce qu’ils sont devenus.

L’ex-directeur artistique du Théâtre de l’Île –  de 1976 à 2008 – Gilles Provost a été, toute sa vie durant, le plus grand boulimique de théâtre qui soit. 

Même après sa retraite officielle, il est remonté sur les planches en 2016 (dans Silence en coulisses, quand la directrice des lieux, Sylvie Dufour,  l’a convaincu de reprendre le même rôle qu’il avait tenu 10 ans plus tôt) et a signé des mises en scène jusqu’en 2017. Il avait alors 79 ans.

Avant la pandémie, il ne ratait pratiquement aucune première théâtrale organisée dans la grande région d’Ottawa-Gatineau, quelle que soit la langue. Et bien souvent, il retournait voir une autre représentation quelques jours plus tard, pour magnifier le plaisir du théâtre: cet art vivant qui n’est jamais tout à fait la même chose d’un soir à l’autre.

Le metteur en scène avait d’ailleurs l’habitude de répéter cette petite phrase à qui voulait l’entendre: «Le théâtre, c’est ma vie!»

Mais cela, c’était dans une autre vie, ou presque. Celle d’avant la COVID-19.

Faute de pièces de théâtre à se mettre sous la dent, le metteur en scène Gilles Provost – ici au côté de son conjoint Claude Jutras – habituellement boulimique de théâtre, profite pleinement des plaisirs simples de l'existence.

La poésie du ciel

«Si le théâtre a été votre vie, qu’est-ce qui le remplace, à présent que les planches sont vides?» lui demande-t-on.

La réponse fuse, comme une évidence: – «Ben... la vie! », dit-il, badin.

Tout ça pour dire que si l’octogénaire chenu est devenu un peu dur de la feuille, il n’a en revanche rien perdu de sa vivacité d’esprit.

«Je profite de la vie, tout simplement, poursuit-il. Avoir plus de temps pour être assis et regarder les changements de couleur dans le ciel, à différents moments de la journée, c’est aussi bon qu’une pièce jouée par Louison Danis ou n’importe quel grand comédien».

«Je n’ai aucun regret. Je n’ai eu, ces derniers mois, aucun moment de dépression à me dire: ‘Ah! comme la vie était belle avant!’ Comme la santé est là et comme je suis bien avec mon chum – mon minou, la bibitte à mes côtés – la vie est belle MAINTENANT!» dit-il en regardant son compagnon de vie, Claude Jutras, attablé à sa gauche. 

Ce dernier a été lui aussi très impliqué dans le milieu théâtral, notamment en tant que constructeur de décors et «à la direction technique, parfois». 

Mais il est bien plus que cela. 

Claude est le compagnon sur qui Gilles sait pouvoir s’appuyer en toute circonstance. A-t-il un besoin, un souci, un oubli ? Claude est là, tenant avec rigueur le rôle de secrétaire particulier, d’archiviste... et de mémoire, lorsque celle de Gilles Provost fait défaut. Il l’épaule ainsi depuis 1978. 

Aux premiers temps du Théâtre de l’île, déjà, «je l’aidais avec ses budgets et je faisais le suivi avec la Ville de Gatineau», sourit l’aide de camp. 

Entre cour et jardin, Gilles Provost profite pleinement du calme de sa grande maison patrimoniale, de la terrasse où il nous reçoit, et du cadre magnifique que lui procure sa cour plantée d’arbres matures. Comment ne pas être heureux, oisifs, «juste là où on est, dans le moment, tu regardes la cour, tu sors sur la galerie avec un café ou un jus d’orange» ? «Ou simplement à me promener dans le quartier, même si j’ai une canne et que je marche moins vite qu’avant.» 


« Avoir plus de temps pour être assis et regarder les changements de couleur dans le ciel, à différents moments de la journée, c’est aussi bon qu’une pièce jouée par Louison Danis ou n’importe quel grand comédien. »
Gilles Provost

Archivistes

Mais Gilles Provost et son compagnon ne se contentent pas de regarder passer les nuages. 

Ces dernières années, ils ont «voyagé un peu» ensemble. Claude Jutras retape le ‘domaine’. «Je me rattrape sur les travaux de la maison. On a le temps. J’ai refait la peinture, qui commençait à écailler; j’ai gratté et décapé la porte en bois naturel, réinstallé les vitraux. Je suis en train de retaper et moderniser la salle de bains.»

Surtout, le couple profite de cette période pandémique pour repasser à travers une montagne d’archives théâtrales qu’ils classent méticuleusement.

C’est que Gilles Provost continue de préparer la rédaction de ses mémoires. Il a entrepris de raconter l’histoire du théâtre de la région d’Ottawa-Gatineau à travers le récit de sa vie. À travers ses yeux d’enfant – car il est tombé dans cette potion magique à l’âge de 10 ans, à l’époque où il n’y avait «à peu près rien» en français dans la région – puis ses yeux de professionnel et de praticien, lui qui a été enseignant et comédien, et qui a signé quelque 200 mises en scène  en cours de route (dont environ 80 pour le Théâtre de l’île).

Il est moins pressé qu’avant, puisque l’éditeur qui lui avait commandé le projet, Vents d’Ouest, a cessé ses activités (temporairement, pour l’instant).

Avec l’aide de son compagnon, il en profite pour colliger et classer «tout ce qui concerne l’Université d’Ottawa, pour alimenter ses archives» théâtrales. Le tandem avait fait le même exercice il y a quelques années en répertoriant et triant tout ce qui avait un lien avec les activités théâtrales de la Ville de Gatineau.

«Je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Tout le temps que je mets à retrouver mes archives [m’accapare]; je suis passé au travers de tous ces documents-là au moins une centaine de fois.» 

Parfois, il tombe sur un vieux dépliant promotionnel, un article de journal jauni ou une photo de groupe qui ravive le passé en un éclair. «En relisant ces bébelles, je suis touché, envahi par une émotion [qui peut durer] une semaine.»


Claude Jutras accompagne et épaule Gilles Provost en 1978 (ci-dessus: le couple en 2004).

La famille

Mais la nostalgie ne dure jamais longtemps. 

Le présent finit toujours par les rattraper au galop. 

Et au présent, il y a la famille. 

«En dehors du théâtre, ce qui a ajouté au bonheur de la vie, c’est Audrey, la petite que ma fille a adoptée. Elle a dix ans, elle est drôle et intelligente. Elle fait des jokettes et elle adore Claude. On ne la voit pas souvent [la fillette réside à Montréal, avec la fille adoptive de Gilles, Nathalie Provost], mais c’est comme un autre palier de bonheur dans la vie. 

«Et je sais que je peux compter sur Claude pour bien s’en occuper quand je serai ‘parti’», ajoute l’octogénaire, sur un ton fataliste un peu théâtral, mais absolument sincère.