L’initiative des Passeurs culturels à l’Université de Sherbrooke s’est fait remarquer depuis un an, au point d’avoir reçu une nomination pour le prix Développement culturel du Conseil de la culture de l’Estrie l’automne dernier. De g. à dr. : Martin Lépine, professeur de didactique du francais à la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, Justin Taschereau, étudiant en enseignement, Léonie Alain, coordonnatrice des activités culturelles à l’UdeS, et Mario Trépanier, directeur artistique du Centre culturel de l’Université de Sherbrooke.

Génération Passe-Culture

C’est un projet-pilote unique au Québec et plusieurs le regardent évoluer avec intérêt. Depuis un an et demi, la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke et le Centre culturel unissent leurs efforts pour permettre aux futurs enseignants de devenir des « Passeurs culturels ». Le terme est joli. Il résume bien l’idée derrière l’originale initiative du directeur général du CCUS, Mario Trépanier, et du professeur en didactique du français au département de l’enseignement au préscolaire et au primaire de l’UdeS, Martin Lépine.

L’idée, justement, c’est de permettre aux étudiants en éducation de voir différents spectacles afin qu’ils puissent développer leur appétit pour la culture tous azimuts. Théâtre, danse, cirque, production musicale et création pour jeune public se voisinent dans la liste proposée. Des retours en classe par différentes activités de médiation sont également au menu. Au terme de leur formation, les « Passeurs » auront solidifié leur bagage culturel. Et probablement seront-ils plus enclins à amener à leur tour leur groupe d’élèves voir un spectacle ou un autre, lorsqu’ils intégreront le marché du travail.

« Pour former des Passeurs, il faut faciliter l’accès à la culture. Lorsqu’on est étudiant, payer 50 $, 60 $ ou 70 $ pour une pièce de théâtre, c’est beaucoup d’argent. S’ils y vont et qu’ils n’aiment pas cette pièce-là, ils auront moins le réflexe de vouloir retenter le coup. On offre donc aux étudiants inscrits dans l’un des cinq programmes d’éducation de la faculté la possibilité de voir deux spectacles professionnels gratuits. La vignette de Passeurs, qu’ils se procurent gratuitement au Centre culturel, leur permet aussi d’acheter des billets au coût réduit de 15 $ pour une vingtaine d’autres spectacles. Ça leur donne un bel éventail de possibilités. Et ça engendre de riches échanges par la suite », résume M. Lépine.

Au-delà des livres

Ce n’est pas d’hier que celui-ci est convaincu de ce que peut la culture en classe.

« J’intégrais déjà la littérature à mes cours. À un moment donné, j’ai eu envie de pousser davantage en explorant différentes sphères culturelles. C’était pour moi une façon d’enrichir mon enseignement, de lui donner une troisième dimension, en quelque sorte, en réinvestissant en classe la matière unique qu’apporte une production. »

Le projet qu’il porte avec Mario Trépanier, et auquel s’est greffée une belle équipe, est né autour d’une assiette.

« Les Mordus de théâtre célébraient leurs 20 ans d’existence en 2016. C’est un programme qui permettait déjà aux étudiants d’avoir accès à une belle offre théâtrale, à prix réduit. J’enseigne depuis 2010 à la faculté d’éducation et j’utilisais beaucoup ces sorties au Centre culturel dans le cadre de ma pratique. Un midi, Mario m’a invité à diner pour qu’on jase, pour qu’on réfléchisse à une façon de pousser les Mordus plus loin. J’ai émis l’idée d’un spectacle gratuit pendant l’année pour les étudiants. »

Pour créer l’habitude, il en faut au moins deux, a répondu Mario Trépanier.

« Alors allons-y pour deux! » a enchaîné l’enseignant.

Entre deux bouchées, les deux hommes ont rêvé les grandes lignes de la novatrice formule. Au terme du lunch, ils avaient en tête un canevas de base.

Peu de temps après, Mario Trépanier se rendait à la Bourse Rideau. Il a parlé du projet au hasard d’une conversation d’ascenseur. La curiosité de son interlocuteur a été piquée : « Ça pourrait intéresser le ministère de la Culture. On se fixe un rendez-vous téléphonique? »

Évidemment, on ne dit pas non à pareille porte ouverte.

« On n’avait encore rien mis sur papier, mais on s’est retrouvé dans son bureau, pour une conférence téléphonique, se souvient Martin Lépine. On a rapidement réalisé qu’à l’autre bout du fil, il y avait sept ou huit personnes! »

L’intérêt était grand, il s’est vite traduit en engagement financier. Le programme des Passeurs culturels bénéficie d’une enveloppe budgétaire de 243 000 $. Environ 150 000 $ proviennent du ministère de la Culture et des Communications, tandis que l’Université de Sherbrooke verse 75 000 $.

« Le reste, ce sont des frais de gestion et de ressources humaines qui ne sont pas facturés, mais qui sont chiffrables et que nous assumons », explique M. Trépanier.

Recherche et engouement

Une enquête couronnera le projet-pilote qui doit s’échelonner sur trois ans. Celle-ci mesurera les impacts et les retombées. Mais déjà, les instigateurs se réjouissent de l’intérêt qu’ils sentent chez les étudiants. Les chiffres ne mentent pas. La première année seulement, près de 1800 billets de spectacle ont été offerts gratuitement aux futurs enseignants.

« Normalement, avec les billets gratuits, seulement 50 pour cent des détenteurs se présentent au spectacle. Dans le cas des Passeurs, le taux d’assistance a été de plus de 92 pour cent », note Martin Lépine.

Un pourcentage qui illustre bien l’engouement des jeunes universitaires. Ceux-ci ont en quelque sorte voix au chapitre, puisqu’un comité étudiant spécialement formé est consulté lorsque vient le temps de faire la sélection des spectacles au menu de la saison des Passeurs.

Justin Taschereau

Le théâtre comme les sushis

Justin Taschereau est étudiant de troisième année en enseignement du français au secondaire. L’an dernier, il est allé voir une dizaine de productions grâce aux Passeurs culturels. Münchhausen, les machineries de l’imaginaire, Sherlock Holmes, L’orangeraie sont quelques-uns des spectacles qu’il avait inscrits à son agenda. Lorsqu’il en parle, son enthousiasme est éloquent. 

« Personnellement, j’étais déjà un consommateur de théâtre, mais le coût réduit m’a permis d’en voir davantage. Je trouve que ce projet-là est une belle façon de faire découvrir aux étudiants différentes formes d’art avec lesquelles ils ne sont pas nécessairement familiarisés. Le théâtre, par exemple, si on n’y a jamais goûté, ça peut paraître un peu élitiste. À travers les Passeurs, on peut apprivoiser ce type de production et, éventuellement, réinvestir ces connaissances dans nos classes. »

« Parce que c’est ça le but, poursuit-il : qu’on puisse, en tant qu’enseignant ou futur professionnel en éducation, être capable de discuter de ces pièces-là, qu’on arrive à créer des situations d’apprentissage pertinentes afin de favoriser une discussion autour de la culture et des enjeux sociaux qu’elle permet souvent d’aborder. À travers les spectacles qu’on voit, on façonne notre réflexion et notre pensée critique. Ça nous permet de devenir encore plus que des enseignants, ça nous donne une facette culturelle qu’on ne pourrait avoir si ce n’était d’un programme comme celui-là. »Parce que ça va de soi : pour développer le goût de quelque chose, il faut être en contact avec ce quelque chose. « On ne peut pas savoir si on aime les sushis si on n’en a jamais mangé », illustre Mario Trépanier.  « Et avec les Mordus de théâtre, poursuit-il, s’il y a une chose que j’ai réalisée, c’est qu’on ne peut pas savoir quelle empreinte un spectacle laissera chez celui qui y assiste. Ça peut vraiment ancrer quelque chose de profond, ça peut même changer des trajectoires. La fréquentation des arts et de la culture, ça nous permet de développer notre capacité à mieux comprendre le monde dans lequel on vit. C’est un moyen pédagogique parmi d’autres, bien sûr, mais il peut être particulièrement porteur. »

Deux sorties culturelles

L’importance de mettre les enfants en contact avec différentes formes d’art est reconnue dans le milieu de l’éducation. Elle est aussi nommée dans la politique culturelle du gouvernement en place. 

« François Legault s’est engagé, en cours de campagne, à offrir deux sorties culturelles aux groupes scolaires. Il a réitéré sa promesse dernièrement. »

Les étudiants Passeurs culturels n’étant pas encore sur le marché du travail, il est trop tôt pour savoir à quel point les classes d’élèves bénéficieront du bagage culturel acquis par leur enseignant au fil de sa formation. « On espère que ces futurs professeurs seront des acteurs de changement dans leur milieu, chacun à leur échelle. 

On espère que la culture deviendra pour eux un levier dans leur enseignement tout au long de leur carrière. Le rêve, c’est que ce goût pour la culture comme un appui supplémentaire à la pédagogie puisse se répandre à travers le Québec grâce à nos diplômés. Que ceux-ci contaminent d’autres collègues de leur équipe-école et que ce soit de plus en plus présent dans notre société », indique Mario Trépanier.  

Une phase deux du projet pourrait par ailleurs être orientée vers des enseignants déjà en exercice, note M. Lépine. 

« Éventuellement, les retombées se feront auprès de vos enfants, des miens, de tous les jeunes qui auront un professeur dont l’enseignement affiche cette troisième dimension, cette profondeur culturelle », précise-t-il.

L’initiative pourrait aussi essaimer ailleurs au Québec. 

« On sait qu’on est "sous observation". Le ministère de l’Éducation et celui de la Culture s’intéressent à ce qu’on fait, tout comme nos collègues des autres universités. Déjà, des établissements nous ont contactés pour savoir comment ça se passait. Je pense à l’UQAM, à l’Université Laval de Québec, à l’Université du Québec à Trois-Rivières et à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Ils veulent voir comment ils pourraient, en s’inspirant de ce qu’on fait ici, implanter un système semblable de leur côté. On partage notre expérience avec beaucoup de transparence. »

Parce que c’est aussi ça, être des Passeurs.  

Mario Trépanier