La «goutte d’eau qui a fait déborder le vase» a été le rachat de Fox par Disney l'an dernier, explique Fanny Robert, qui a décidé de fermer les portes du Cinéma Aylmer.
La «goutte d’eau qui a fait déborder le vase» a été le rachat de Fox par Disney l'an dernier, explique Fanny Robert, qui a décidé de fermer les portes du Cinéma Aylmer.

Fermeture du Cinéma Aylmer : le sort des petits cinémas ne s'améliorera pas, croit Fanny Robert

La décision de fermer «définitivement» les portes du Cinéma Aylmer a été longuement mûrie, explique la copropriétaire des lieux, Fanny Robert.

Désaffection des salles, fusions des joueurs majeurs de la distribution, compétition accrue des écrans numériques, etc.: le milieu du cinéma a connu de lourdes «transformations», dans les dernières années. Et rien ne laisse présager d'une amélioration du sort des petits cinémas dans l'avenir, estime-t-elle. 

«Ce n’est absolument pas lié à la COVID. C’est une décision qu’on a prise l’année dernière – et qu’on cogitait depuis plusieurs année, en fait», a-t-elle soutenu, en entrevue avec Le Droit.

«On sentait que ça ne marchait pas, ou de moins en moins bien, mais on aimait ce qu’on faisait. On hésitait, on penchait d’un bord et de l’autre. Et puis un événement, l’année dernière, a fait pencher la balance.»

Cette «goutte d’eau qui a fait déborder le vase», c’était le rachat de Fox par Disney, dit-elle. Un véritable empire de la distribution: «Il n’y a plus grand monde pour accoter Disney, et on pense que ça ne s’améliorera pas avec le temps.»

Un cinéma, ce «n’est pas comme un restaurant: on ne peut pas mettre ce qu’on veut dans l’assiette. Ce sont les distributeurs qui décident», en imposant des conditions qui peuvent être liées aux films proposés – au détriment d’autres, donc –, au nombre minimum de salles ou de semaines durant lesquels leurs films doivent être projetés. 

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«Nous, on est un petit cinéma, alors on n’avait pas nécessairement beaucoup de marge de manoeuvre dans nos négociations avec les distributeurs, qui ont des exigences de plus en plus difficiles», dit-elle, en se désolant de ce monopsone (situation de déséquilibre de l’offre et de la  demande, à l’inverse du monopole).

Le Cinéma Aylmer n'a pas obtenu le droit de pouvoir jouer dans les deux langues et dans une même salle le <em>Cinderella</em> (<em>Cendrillon</em>) en prises de vue réelles – contrairement aux dessins-animés de Disney. 

Les décisions des distributeurs ne «correspondent pas vraiment» à ce que le public de cinéphiles demandait et venait chercher à Aylmer, fait valoir Fanny Robert. «Du coup, on ne peut pas répondre aux souhaits de nos clients et c’est un peu frustrant.»

Ces géants, «leurs tarifs et leurs exigences ne sont pratiquement pas négociables. Si j’avais plus de salles, je pourrais présenter un [même] film en français. Mais ils nous font signer des contrats fermes. »

«Ouvrir une autre salle? Encore faut-il que ce soit accepté. J’avais réussi à négocier ça pour les dessins animés. Je pensais avoir réglé ça. Mais pour le nouveau Cinderella en prises de vue réelles,  ils [Disney] m’ont refusé [ce droit acquis], en disant que ce n’était pas un film d’animation», illustre-t-elle.

Le Cinéma Aylmer s’est doté de cinq salles, dont plusieurs de taille modeste ; il y a environ cinq ans, il est passé de quatre à cinq salles, en empiétant sur l’espace d’autres salles, répondant ainsi à la «tendance générale» qui se dessinait, à une époque marquée par les désaffection du public. Une stratégie visant à «être plus rentable et avoir plus de flexibilité», dit-elle.

Dans le futur, «on ne lui apporterait rien, à Disney; on ne pourrait pas lui prendre plus de salles et on n’augmenterait pas notre chiffre d’affaires, estime Fanny Robert.

Séville

En 2014, elle avait adressé aux médias une lettre ouverte dans laquelle elle dénonçait une décision des Films Séville, alors distributeur du film Mommy, qui avait décidé de bouder les écrans d’Aylmer, pour se concentrer sur deux écrans gatinois (le Cinéma 9 et le StarCité). Elle dénonçait le fait que son cinéma ne pourrait avoir accès au film de Xavier Dolan que deux semaines plus tard – ce qui ne pouvait pas constituer une option rentable à ses yeux.

En ce qui concerne le distributeur québécois «Séville, c’était le même problème» que Disney, dit-elle. Le films de Xavier Dolan était «un film québécois très attendu, qu’on voulait passer durant une période creuse... et, concrètement, on [Séville] me refusait de faire de l’argent, de vivre. [...] Le plus est frustrant, c’est qu’après on entend dire qu’on ne [soutient] pas le cinéma québécois!»

Antoine Olivier Pilon, dans<em> Mommy.</em> 

Le cinéma d'auteur: une exploitation à perte 

Pour tirer son épingle du jeu face aux «majors», le Cinéma Aylmer a essayé diverses stratégies. «Pendant longtemps, j’ai diffusé du cinéma répertoire, un peu plus pointu, et des documentaires», argue-t-elle. «Mais ça attire de moins en moins de monde. À la fin, c’est moi qui finançais ces présentations-là» en épongeant les pertes, retrace-t-elle.

«Quand le StarCité s’est mis à présenter lui aussi des films de répertoire sur ses écrans – avant moi, et souvent pendant une semaine ou deux – j’ai préféré arrêter.»

La compétition de la VOD

«L’offre de films sur la télévision est de plus en plus grande: AppleTV, Disney + Amazon, etc. ». et la VOD (vidéo On Demand) ne s’est jamais aussi bien portée, constate Fanny Robert. 

Les salles de cinéma souffrent de cette compétition avec l’offre numérique.

«Mes employés ont entre 16 et 22 ans. Je me rends bien compte du changement de culture» en ce qui concerne la consommation de films sur écrans.

Or, cette compétition s’exprime non seulement directement – en retenant à la maison les spectateurs potentiel – mais aussi de façon plus pernicieuse. «Les distributeurs poussent pour que les fenêtres de projection en salles soient de plus en plus courtes. Quatre semaines, c’est le max, aujourd’hui. Ils veulent pouvoir miser sur les sorties numériques », rapporte-t-elle.

Bref, «la concurrence va devenir de plus en plus difficile», pressent-t-elle.

La «mauvaise image» des petits cinémas

La femme d’affaires déplore aussi la mauvaise image de marque dont souffrent les cinémas de taille modeste, tel que le sien. Les gens «associent les petits cinémas à des salles où la technologie est de mauvaise qualité. Ce n’est pas forcément vrai.» 

Dans le cas du Cinéma Aylmer, c’était même «une mauvaise impression», plaide-t-elle. Il avait commencé à se convertir au numérique dès 2009. 

Mme Robert a régulièrement procédé à des investissements pour demeurer «ultra moderne» au plan technologique. En 2013, son cinéma était finaliste aux prix Excelor de la Chambre de commerce de Gatineau, dans la catégorie Investissement.

En outre, le copropriétaire des lieux, Yannick Rancourt, technicien de formation, «venait une fois par mois» pour tout inspecter et recalibrer , au besoin les appareils, avance-t-elle.

Un acheteur potentiel

«On a préparé cet arrêt depuis longtemps, parce qu’on ne voulait pas faire ça abruptement. La COVID nous frustre justement parce que ça coupe court et qu’on peut pas finir comme on voulait, en disant au revoir à nos clients et nos employés.»

Mme Robert était la seule employée à temps plein. Mais la fermeture du cinéma signifie la perte de «6 à 10 emplois d’étudiants, à temps partiel». 

Seul rayon de lumière: la femme d’affaires dit avoir reçu, quelques heures après la publication annonçant la fermeture, «une proposition de rachat pour le cinéma». «Mais avec la COVID, les plans sont pas mal sur pause. Et puis les Galeries Aylmer ont peut-être d’autres plans, pour reconvertir l’espace», tempère-t-elle.