Daniel Groleau Landry se définit comme un « artiste multidisciplinaire ».

Entre Fragments de Ciels et Chants Lunaires

En achevant son troisième recueil de poèmes, Fragments de ciels, l’Ottavien Daniel Groleau Landry a eu le sentiment d’avoir enfin trouvé une forme de sérénité. La conviction d’avoir fait le ménage dans son passé, en se « réconciliant » avec ces « autres versions » nébuleuses de lui-même.

Si la prise de parole poétique est forcément un exercice très intime, Fragments de ciels, paru cette semaine (chez L’Interligne) contient à ses yeux ses écrits « les plus personnels ». De ceux qui sans détour « revisitent les traumas du passé ». Qui décortiquent l’intolérance et le harcèlement. Qui soupèsent « la tension » qui se crée entre la haine et la beauté du monde.

Entre souvenirs au goût d’aveux et lucidité introspective, entre écriture automatique et quête de « réalisation de soi », explique le poète de 29 ans, le processus lui aura permis de panser ses cicatrices d’enfant « intimidé » ; de faire la paix avec l’adolescent qui noyait son mal de vivre dans l’abus « d’alcool et de substances » ; et de transcender la colère qui grondait encore dans son cœur de jeune adulte.

« Fragments enterre définitivement l’image du poète maudit » dans laquelle l’auteur balbutiant qu’il fut aimait s’emmitoufler, explique Daniel Groleau Landry, convaincu d’avoir mis un point final à un triptyque, et heureux de passer à une autre étape de la vie.

Fragments de ciels fait suite à Rêver au réel (2012) et Amorragies (2016), couronné du prix Trillium. Une trilogie enracinée dans ce « territoire du Nord de l’Ontario » qui l’a vu naître et grandir. Nourrie par un irrépressible besoin de creuser « la mémoire » – au sens large, car, après tout, « la littérature, c’est un peu notre forme de mémoire collective... et parfois un mensonge collectif », ajoute-t-il en riant. 

Son œuvre poétique est fondamentalement marquée par des thèmes qu’il n’hésite pas à qualifier d’« obsessions ». Parmi ces leitmotivs : « l’existentialisme, les multiples identités, la relation à l’art », la vie dans la marge et l’existence dans la minorité sans oublier « la sexualité et la dépendance affective ou émotive », énumère-t-il en vrac. Et, « plus que tout, il y a l’amour. L’amour, sa quête et son absence. Pas la vision romantique des films hollywoodiens, mais celui qui obsède, qui blesse et qui [t’anéantit] », énonce l’auteur. 

S’il laisse sa plume exprimer de façon très crue le « malaise intérieur », le « bouillonnement » hormonal ou « l’effervescence créative » qu’il ressentait de façon quasi-permanente, le poète affiche aussi la volonté de faire preuve de « la plus grande élégance » dans sa façon d’exprimer cette « brutalité ».

Fragments libres

Ces Fragments baladent librement le lecteur à travers les époques et les lieux, « sans souci chronologique ou linéaire ». Certains explosent même de façon fort ludique. Dans «Babel», poème-fleuve d’une vingtaine de pages, le Franco-minoritaire s’offre « un monument à la langue » : jonglant avec les allitérations et les assonances, il s’amuse à ponctuer son « babil » poétique d’emprunts linguistiques. L’espagnol, l’anglais, l’allemand, le japonais et les locutions latines défilent et s’y percutent « dans une espèce de halètement » aussi torrentiel que facétieux, reflet d’un monde moderne cosmopolite, ouvert et moins terrifiant. 

« Je ne pense pas avoir d’enfants un jour. [...] Ce que j’ai à transmettre au monde, c’est ma parole. [...] La langue, c’est pour moi comme un Everest : Je veux planter mon drapeau au sommet de cette tour de Babel. »

Dimanche 22 avril, au Live On Elgin (220, rue Elgin), le Franco-Ontarien lira à haute voix quelques Fragments, en même temps qu’il lancera officiellement son premier « bébé musical », Chants lunaires. Projet parallèle et « complémentaire », ce mini-album de cinq chansons « space prog rock » permet à la voix de l’auteur-compositeur de faire écho à celle du poète. 

« La voix du poète, c’est les mots : c’est cérébral et affectif : je suis pogné avec une émotion, j’essaie de l’exprimer. Mais l’émotion vient avant la parole. Tandis qu’avec la guitare, c’est très instinctif. L’émotion se manifeste d’elle-même », au fil de la mélodie et de sa rythmique, lesquelles dictent leurs propres atmosphères. « Le médium vient avant l’émotion vécue. » Au poète de faire face à la musique, et de s’adapter, en trouvant les mots adéquats pour respecter la construction de la chanson, explique-t-il. 

Mais il y a toujours des exceptions pour confirmer la règle. Ici, c’est la chanson Cosmos, dont le texte est en fait un poème directement tiré de Rêver au réel.

Mais alors que la poésie était pour Daniel Groleau Landry un acte « thérapeutique », le musicien cherche plus sereinement à « refléter la démarche et l’obsession de l’artiste envers l’art lui-même. Il y a une espèce de mise en abyme du processus. En fait, les deux [écritures] se répondent. Par exemple la lune, qu’on retrouve dans Fragments de ciels et dans Chants lunaires, c’est de façon assez straight forward l’image la lumière dans les ténèbres, [mais ça devient, selon les besoins] la métaphore de l’intelligence dans l’ignorance, la parole dans le silence, la manifestation de l’être dans le vide cosmique qui nous entoure, etc. »


« [...] je veux dénouer les lianes sur ma langueet libérer toute la frénésietoute la frénésie de ma chair cosmiquepour enfin peut-être atteindreBabel atteindreBabel éteindrele silence sur le feu de ma conscience »
Extrait de Babel

UNE SOIRÉE MULTIDISCIPLINAIRE

Daniel Groleau Landry, qui se définit comme un « artiste multidisciplinaire », entend « investir et peaufiner » en l’écriture, la performance littéraire (la poésie orale), la composition musicale et l’interprétation – quatre champs artistiques qu’il met sur un pied d’égalité. 

Pour les cultiver en sa compagnie, ce dimanche 22 avril, il a invité plusieurs de ses confrères et consœurs artistes à le rejoindre sur scène.

Les premiers à fouler les planches seront Éric Charlebois et Sonia Lamontagne. Les poètes partageront quelques-uns de leurs textes, avant de lire quelques extraits de Fragments de Ciels. Daniel Groleau Landry en récitera quelques autres, avant de passer le micro à son ami Sol the Violonist, un Ottavien qui conjugue une loop pedal à sa maîtrise de l’archet.

Après quoi, Marie-Clo prendra la relais, le temps d’un set acoustique solo. Marie-Clo a partagé l’an dernier l’aventure Rond-Point (ex-Ontario-Pop) avec M. Groleau Landry.

Ce dernier reviendra, cette fois quitare en main, pour interpréter les chansons de son e.p. – et offrir Restart the machine un extrait inédit qu’il compte lancer à l’automne. Il sera épaulé par deux membres de la formation rock Règlement 17 : le bassiste Xavier Bélanger, un « vieux complice » qu’on entend aussi sur Chants lunaires, et Corey MacDonald, qui s’installera derrière la batterie – siège occupé en studio par Shawn Sasyniuk, qui a aussi réalisé l’album. « Marie-Clo fera sûrement les harmonies. C’est une amie, je ne devrais pas avoir trop de mal à convaincre ». La soirée s’achèvera sur les accords folk roots du duo Étoile Noire.


« tu ne chuchotes plus de souhaitsquand tu vois une pluie de météoresbalafrer le ciel [...]ne serais-tu finalement qu’un amas de mégots et de bouteilles vides ? »
Extrait de Fragments de ciels

POUR Y ALLER : 

Quand : Dimanche 22 avril, à 19 h

Où : Live On Elgin

Renseignements : liveonelgin.com ; 613-695-5483