Joël Le Bigot
Joël Le Bigot

Entre bateaux et micro

Karine Tremblay
Karine Tremblay
La Tribune
Joël Le Bigot prend l’appel depuis sa maison dans les bois estriens. Devant lui, la forêt se découpe, imposante, magnifique.  

« Dans ma campagne, j’ai une belle vue sur les montagnes des Appalaches », m’explique l’animateur qui « habite » aussi les samedis matin de la radio d’État. 

Le capitaine de Samedi et rien d’autre est de retour à la barre pour une énième saison à Ici Première. 

Mais au moment de l’entretien, c’est encore les vacances pour quelques jours. Avant de jaser radio, on cause bateau. Parce que, si spectaculaire que soit le panorama de son havre des Cantons-de-l’Est, il ne suffit pas à sa soif d’horizon. 

« Je file quelques jours à Charlevoix, je le fais chaque été, j’ai besoin de voir le fleuve. Les bateaux, du plus petit au plus grand, me ravissent. »

C’est que Le Bigot n’a pas seulement la barbe du marin. Il a aussi le pied assuré du navigateur et le cœur heureux lorsqu’il respire l’air du large. S’il n’avait pas embrassé une carrière devant le micro, il aurait sans doute été matelot. Peut-être parce qu’il avait à peine deux ans la première fois qu’il s’est frotté aux flots. 

« Ma famille a quitté la France pour le Québec en 1948. À l’époque, les immigrants et les soldats revenaient de la guerre dans d’immenses navires comme le Queen Elizabeth et le Queen Mary, qui traversaient l’Atlantique avec des milliers de personnes à bord. On m’a raconté que j’avais bien supporté le voyage. À Montréal, on s’est installé dans Hochelaga, près du port. La seule distraction qu’on avait, c’était d’aller voir les embarcations passer. Sans être très pauvres, on vivait modestement, alors le désir d’aller voir ailleurs était présent et j’ai toujours associé aux bateaux cette possibilité de fuir, de s’en aller, de s’éloigner. »

Comme Tabarly

L’idée de se mesurer à l’océan habitait l’imaginaire du Montréalais depuis l’enfance. Dans les années 1980, son appétit maritime a trouvé à s’exprimer quand, avec un ami, sur un tout petit vaisseau de neuf mètres, il a pris la mer pour « réaliser le rêve des jeunes de l’époque ». Le souvenir est franc. Et beau.

« On avait 35 ans et on voulait faire comme les Benoit Moitessier et Éric Tabarly, dont on avait lu les livres », dit celui qui avait jusque-là navigué sur le fleuve, le lac Champlain et dans les Antilles.  

L’expédition nautique Québec–Saint-Malo a été faite de moments extraordinaires, de temps fabuleux, mais aussi d’heures orageuses, de brumes enveloppantes, de vagues menaçantes. 

« Cette expérience nous a satisfaits parce qu’on a tout rencontré! On a réalisé que notre bateau était bien petit pour un océan si grand... À la fin de l’aventure, on a considéré qu’on avait eu beaucoup de chance. » 

Après sont venus d’autres voyages sur différents cargos. Le dernier périple en mer de Joël Le Bigot l’a mené jusqu’en Chine, alors qu’il s’est embarqué avec des marins de métier sur un grand porte-conteneur en partance de l’Allemagne. 

« Autant la radio est une facette de ma vie, autant l’idée de la mer et des bateaux en est une autre », résume celui qui fait partie du paysage médiatique depuis 50 ans. 

« J’ai la chance de pouvoir compter sur une équipe solide, composée de gens de métier devant qui je suis admiratif. Moi, je connais beaucoup de choses sur beaucoup de choses, mais je ne suis pas un spécialiste de quoi que ce soit, et quand je vois des gens qui arrivent à pousser la connaissance plus loin, je suis fasciné », dit Joël Le Bigot à propos du noyau qui l’entoure en studio.

Viser large

Son besoin de voir loin se déploie aussi en studio.

Les habitués le savent : avec sa bande de collaborateurs de toutes sphères (Philippe Mollé, Michel Coulombe, Karima Brikh, Katerine Verebely, Yanick Villedieu, Stéphane Garneau, pour n’en nommer que quelques-uns), Le Bigot vise large. Il jase autant d’horticulture, de politique, d’agriculture et de cinéma que d’éducation, d’affaires et d’actualité internationale. 

Sur le ton unique qui est le sien, il tient le gouvernail, ose parfois des piques à l’un, presse une autre de terminer son intervention, revient sur ce qui a fait les manchettes ici ou à Paris. Tout ça avec un trait d’humour, parfois un brin d’impertinence, beaucoup de convivialité et le souci toujours grand de s’adresser avec intelligence à un public fidèle depuis les débuts. 

« Ces dernières années, le mot influenceur est devenu populaire. Je ne vois pas mon métier comme ça. Notre mandat et notre responsabilité, c’est de proposer. À l’antenne, notre travail, c’est de permettre d’avancer un petit peu. C’est une responsabilité très grande. Encore plus qu’avant, peut-être, étant donné les fausses informations qui circulent. Il faut absolument être prudents, faire le tri », assure ce grand lecteur qui se tient loin des réseaux sociaux.  

Nécessaire radio

Média de proximité, la radio est un phare et un ancrage en temps de crise. Ça, Joël Le Bigot le savait, mais il en a vraiment pris la pleine mesure il y a une vingtaine d’années. 

« On a commencé l’émission du samedi matin en janvier 1998, en pleine crise du verglas. On était renversés de voir l’importance que notre rendez-vous prenait. On a eu tout de suite de bonnes cotes d’écoute [rires], on s’est aperçu du besoin auquel on répondait. Les gens se sentent liés à la radio, à la conversation, aux personnes qu’ils entendent. La même chose s’est passée pendant le confinement. Ce qui nous a le plus manqué à tous, c’est la rencontre. Pas seulement avec nos proches, mais aussi ces gens qu’on voit chaque jour : le boucher, le boulanger, le chauffeur d’autobus. Moi qui ai vécu près de trois mois dans mon salon, à animer de la maison, sans beaucoup sortir, je ne pensais pas que ça me toucherait à ce point. J’ai mis deux semaines après la fin de la saison à comprendre que ça m’avait perturbé. C’est lorsqu’on en est privé qu’on réalise toute l’importance du lien qui existe entre la vie des autres et la nôtre. »

Et c’est lorsque l’ombre d’un dangereux virus change la face du monde que notre âge nous saute aux yeux. À 74 ans, l’homme de radio, grand-père d’une petite-fille de six ans, n’avait jamais senti le poids des années avant que, en mars, on lui fasse savoir qu’il était « vieux, vulnérable, en danger ».

« Les premiers jours, on en riait un peu. On a ensuite réalisé que, dans la société, on nous avait classés comme un élément à risque pour le système de santé : si les petits vieux tombaient tous malades, on ne pouvait pas tous les soigner. Quand on a commencé à sortir, on nous regardait avec de gros yeux, comme si c’était nous qui allions transmettre la maladie. Je connais des gens qui ont 78 ans et qui se demandent : est-ce que je suis en train de vivre les dernières années de ma vie comme ça? Reclus? Sans sortir de chez moi? C’est une vraie catastrophe! S’il y a une chose qui m’angoisse, c’est l’idée d’être enfermé. Parce que c’est une sorte de prison qui génère une seule envie : s’évader. Après ça, je suis quand même prudent, je fais tout ce qu’il faut. Mais je pense que c’est ce qui m’a le plus dérangé : soudain, je suis devenu vieux aux yeux de la société. C’est une drôle de situation. Je me suis fait à cette idée, mais je ne m’habituerai jamais à ce qu’on me catalogue ainsi. » 

Parce qu’il a besoin d’un horizon ouvert, où le regard peut porter loin.

« J’ai la chance de pouvoir compter sur une équipe solide, composée de gens de métier devant qui je suis admiratif. Moi, je connais beaucoup de choses sur beaucoup de choses, mais je ne suis pas un spécialiste de quoi que ce soit, et quand je vois des gens qui arrivent à pousser la connaissance plus loin, je suis fasciné », dit Joël Le Bigot à propos du noyau qui l’entoure en studio.

+

Racines et traversées

Joël Le Bigot habite l’Estrie depuis 1992, mais il a des racines dans la région qui remontent à plus loin encore. Son grand-père vivait à Weedon avant de s’engager dans les forces armées en 1916. 

« Comme plusieurs soldats canadiens à la fin de la guerre, il est resté en Europe. Il s’est marié avec une Française avant de revenir au pays avec elle. Ils ont eu un premier enfant, ma mère, née à Rosemont. »

En 1922, la crise d’après-guerre a bousculé les plans du jeune couple.

« C’était un contexte difficile au Québec. Mon grand-père a trouvé un poste d’entretien des cimetières canadiens dans le nord de la France. Ils sont repartis et ont fait leur vie là-bas. En 1939, les Allemands sont arrivés. Mon grand-père, parce qu’il était Canadien, était considéré comme Britannique. Il a été fait prisonnier, il a passé cinq ans en Pologne. Après la guerre, ma mère était une jeune adulte, elle avait épousé un Français. Quand, en 1948, le gouvernement canadien a rapatrié ses citoyens, mon grand-père a pris le bateau. Avec nous tous. » 

Les multiples traversées ont marqué l’histoire de la famille. La guerre aussi.

« La guerre est plus monstrueuse que la mort. C’est une destruction. »

Il n’en dit pas davantage sur ce que ses proches ont connu, mais il pose une question qui évoque mille images.

« Pouvez-vous imaginer que ma mère avait deux enfants en 1944 quand le débarquement a eu lieu et que les bombardements ont duré des jours? Comment une jeune femme de 23 ans avec deux enfants, sans mari parce qu’il se trouve en Allemagne, et sans ses parents, traverse pareille atrocité? C’était assurément un traumatisme pour tous ceux qui ont vécu ça, mais ils se sont reconstruits. Ils ont continué d’avancer, sans trop penser à tout ça, peut-être… À l’âge de 30 ans, je suis retourné voir l’endroit où j’étais né. C’était une quête véritable à propos de mes origines. Je me suis aperçu qu’on n’est jamais du village où on a poussé son premier cri, qu’on est plutôt du village de son père. Toute ma vie on m’a demandé : tu te sens Québécois ou Français? Ma réponse a toujours été : je me sens francophone. Je suis de la langue française d’ici comme de là-bas, je n’ai pas du tout ce sentiment d’appartenance à un bout de terrain ni à un pays. » Karine Tremblay