Endiguer l’exode des comédiens

Bien qu’Ottawa dispose d’infrastructures dédiées au théâtre et d’un département universitaire consacré à la discipline, la relève francophone dans la région a tendance à s’exiler pour faire carrière ailleurs.

« On est un pourvoyeur de comédiens pour Toronto, Montréal ou Calgary par exemple, mais à long terme ça endigue le développement et le renouvellement d’une scène locale », déplore Sylvain Schryburt, directeur du département de théâtre à l’Université d’Ottawa et professeur en histoire du théâtre.

Le département universitaire qui accueille chaque année environ 230 étudiants, dont un tiers est francophone, offre un programme qui allie recherche et pratique de l’art théâtral.

« L’université est très bien sur le plan de l’insertion professionnelle. On a une relation très étroite avec la communauté théâtrale en particulier chez les francophones, précise M. Schryburt. Sur le plan du nombre d’heures passées en salle de répétition, on offre l’équivalent d’une majeure ce qui est suffisant. »

Le hic, c’est que nombreux sont ceux qui souhaitent peaufiner leur formation, parce que le nombre d’heures passées à se pratiquer sur les planches n’est pas suffisant. « Et souvent ce sont nos meilleurs étudiants en jeu qui font des auditions pour intégrer les grandes écoles comme le conservatoire de Montréal ou de Québec, ou encore l’école nationale de théâtre du Canada, à Montréal. »

Un programme de conservatoire

Afin de renverser la tendance, M. Schryburt souhaiterait voir la création d’un conservatoire de théâtre. « Ottawa est la seule ville de sa taille au Canada à ne pas avoir un programme de conservatoire, fait-il remarquer. Pourtant, elle peut faire mieux. »

Ainsi, pour pallier au manque de formation en jeu, le département a mis en place un baccalauréat en pratiques théâtrales qui devrait être accessible à l’automne 2019. Au lieu de 60 crédits actuellement, 120 crédits seront consacrés au jeu théâtral. « On veut offrir une formation plus complète. Et un programme de conservatoire comme celui-ci, est notre objectif ultime pour pouvoir travailler sur les heures contactes. »

Marie-Ève Fontaine et Chloé Tremblay, à l’époque étudiante, dans Hamlet de William Shakespeare, une production du Théâtre Tremplin (en collaboration avec le Théâtre la Catapulte) en 2013.

Danielle Le Saux-Farmer, directrice artistique du Théâtre de la Catapulte, voit d’un bon œil la mise en place de ce baccalauréat en pratiques théâtrales. « Ça risque de changer la donne parce que les jeunes auront l’impression d’être mieux formés. Il y aura un nombre d’heures de formation et de répétition équivalent à celui des écoles », explique-t-elle.

D’ailleurs, la directrice artistique de 31 ans a elle aussi fait partie de cette relève qui s’exile pour compléter sa formation. Après son baccalauréat à l’Université d’Ottawa, elle a intégré le conservatoire de Québec, avant de décrocher un contrat au Trident, toujours à Québec. Elle est revenue dans la région en septembre dernier en prenant la direction artistique du Théâtre la Catapulte.

Mais Dillon Orr, directeur artistique du Tremplin et metteur en scène à la pige, n’est pas convaincu que la création d’un conservatoire pourra endiguer l’exode des jeunes.

Dans le cadre des ateliers d’arts dramatiques qu’il donne dans des écoles de la région, il a pu constater que les jeunes du secondaire semblent déjà déterminés à se former ailleurs. « À l’école secondaire publique De La Salle, où il y a une concentration en théâtre, les élèves me disent : “on ne voit pas pourquoi on irait au département de théâtre à [l’université] parce qu’on vous voit en sortir et vous n’avez pas de job”. Ils sont déjà conscients que c’est peut-être mieux d’aller à Montréal ou à Toronto, et délaisser le français. »

Par ailleurs, Dillon Orr, qui a étudié au département de théâtre à l’université d’Ottawa, souligne que cette formation est une des rares à ne pas être reconnue par l’Union des artistes. « Alors [une fois diplômé], on est obligé d’avoir le statut d’autodidacte », déplore-t-il.

Le manque de relève se fait ressentir dans les compagnies de théâtre. Du côté du Tremplin, le manque de jeunes semble flagrant. « Dans nos projets normalement, la moitié vient de la communauté et l’autre moitié est issue des finissants. Mais cette année, on a juste cinq membres sur 20 qui ont le statut de la relève », a constaté Dillon Orr. 

Moins de compétition

Du côté des perspectives d’emploi, le directeur du département de théâtre les juge bonnes, Ottawa n’étant pas sursaturé sur le plan du travail. « À Montréal ou Toronto, il y a 70 à 90 nouveaux acteurs qui entrent sur le marché chaque année. La compétition est féroce et le nombre de places est limité, ce qui n’est pas le cas à Ottawa », souligne M. Schryburt.

Avis que partage Lisa L’Heureux, cofondatrice du collectif d’auteurs Les Poids plumes. « C’est un petit milieu et c’est un avantage parce qu’il y a moins de compétition. C’est donc plus facile d’être connu et de travailler », juge-t-elle avant de rappeler que c’est un peu utopiste de penser s’en sortir en ne vivant qu’avec les ressources d’artistes. « Ce n’est pas typique d’Ottawa, il faut être un peu bricoleur », conseille Lisa L’heureux.

Quant à Dillon Orr, il estime pour sa part que les places sont chères et « les élus sont très chanceux ».

Enfin, si Ottawa ne peut pas rivaliser avec Montréal ou Toronto, elle peut néanmoins prétendre d’atteindre le niveau de Québec. « À Québec, l’ouverture du conservatoire a mené à la création de groupes, à l’animation d’un milieu théâtral fort et d’une relève renouvelée régulièrement. Je pense qu’Ottawa peut aspirer à ça. On a les talents et le savoir-faire », conclut le directeur du département.

MANQUE DE SALLES ADAPTÉES À GATINEAU

Le manque de salles du côté de Gatineau semble pousser les artistes à uniquement se produire à Ottawa, mais aussi à moyen et long terme à partir. 

« Du côté québécois, il n’y a pas d’infrastructures adaptées au théâtre, souligne Sylvain Schryburt, directeur du département de théâtre à l’Université d’Ottawa. Les artistes ne vont pas à la Maison de la culture, c’est trop grand et trop cher. Il y a le théâtre de l’Île, mais il est occupé par la Ville. Donc, la plupart des jeunes artistes qui veulent créer des projets doivent jouer à Ottawa. »

Mais le manque d’espaces consacrés au théâtre à Gatineau est un enjeu pour tous les artistes de Gatineau. « Les salles qui sont adaptées, sont trop grosses et elles accueillent du théâtre d’auteur ou de Montréal. Mais personne de la relève d’Ottawa-Gatineau n’est engagé pour jouer dans ces productions ou pour concevoir l’éclairage, déplore Danielle Le Saux-Farmer, directrice artistique du théâtre la Catapulte. Quant à la Maison de la culture, elle accueille des pièces, mais n’en produit pas, donc ça n’a aucun impact sur le milieu théâtral local. Ça n’aide pas la relève à vouloir rester. »

Bon pour les débutants

Bien que les infrastructures sont insuffisantes à Gatineau, Ottawa, elle, dispose d’infrastructures adaptées au besoin des troupes émergentes. « Il y a un parc théâtral intéressant avec la Nouvelle Scène, la Cour des arts et le Labo qui s’apprête à ouvrir. Il y a des infrastructures intéressantes de petite taille pour des premiers essais », précise M. Schryburt. 

L’Université d’Ottawa dispose également d’infrastructures qui peuvent profiter aux « troupes émergentes à un coût abordable », rappelle M. Schryburt. 

Par ailleurs, la salle ultramoderne dont le département de théâtre souhaite se doter continue de prendre du retard. L’ouverture, initialement prévue en octobre 2017, a encore été reportée au mois de septembre 2018 à cause de « délai de construction ».

REJOINDRE LE PUBLIC

Le manque de visibilité de l’offre théâtrale de la région et la capacité à rejoindre le public est enjeu majeur pour la pérennité de la relève.

«Il y a un grand travail de médiation culturelle pour aller à la rencontre du public. J’aimerais voir une plateforme électronique qui rassemblerait toute l’activité théâtrale, une vitrine de l’ensemble de l’activité.»

Victime de préjugés, Ottawa souffre d’une image de «désert culturel», mais Danielle Le Saux-Farmer, directrice artistique du Théâtre la Catapulte, précise que «le milieu artistique à Ottawa et Gatineau est bouillonnant».

Ainsi Dillon Orr, directeur artistique du Tremplin et metteur en scène à la pige, estime qu’un renouvellement des compagnies doit être fait.

«Cela permettrait que le public ressorte voir nos shows pour qu’on puisse faire plusieurs saisons et ainsi embaucher du monde.»

En effet, si plus de spectacles sont présentés, plus de contrats seront offerts aux artistes de la relève.

«Le lien entre le nombre de spectacles par année, le nombre de spectateurs et le nombre de contrats potentiels pour la relève sont intimement liés», explique Danielle Le Saux-Farmer.