Emma Frank a su définir son propre style. «À un certain moment, j’ai pris la décision que ma voix chantée serait semblable à ma voix parlée. Pour une question d’authenticité.»

Emma Frank: Survivre au vague à l’âme en chantant

Emma Frank était loin de se douter qu’une décision prise sur un coup de tête, à 18 ans, allait l’aiguiller vers une carrière de chanteuse. L’étudiante en littérature a découvert à l’université McGill un riche univers musical. Et sa vocation. «Come Back», son superbe quatrième essai, confirme un talent rare, qui combine la voix feutrée du jazz et la suavité du folk, telle une Joni Mitchell contemporaine. Le Soleil s’est entretenu avec la jeune trentenaire à propos de sa musique, du Prozac et de Wilco.

La décision de quitter Boston pour Montréal fut impulsive, mais celle de se concentrer sur le chant coulait de source. Avec une mère formée au piano classique, chanter devenait une deuxième nature. «Totalement!» s’exclame Emma Frank, jointe à son nouveau domicile de Brooklyn.

«C’est une partie de mon identité», explique-t-elle. Et un moyen de protection. «J’étais une enfant bizarre. Et je suis une adulte bizarre… Le fait de chanter me permettait d’assumer mon excentricité. Les gens disaient : “Oh! c’est une artiste”.»

À l’époque, elle est biberonnée aux comédies musicales d’Andrew Lloyd Webber (Cats, Le fantôme de l’opéra…), avec une fixation sur Jesus Christ Superstar. La sympathique jeune femme se souvient aussi d’avoir écouté Nina Simone, Simon & Garfunkel et Joni Mitchell.

Come Back contient d’ailleurs des réminiscences de la grande artiste canadienne, en particulier Hejira (1976) et ses autres albums plus jazzés des années 1970. «Je crois qu’on peut entendre l’écho de Joni à plusieurs endroits. C’est une icône, qui a influencé profondément plusieurs auteurs-compositeurs.»

Avec pour résultat un métissage «organique» dans sa musique. «Il est tout à fait normal qu’on puisse aimer Joni Mitchell et Stevie Wonder. En ce moment, j’aime bien Lizzo et Big Thief. Comme bien des musiciens de mon âge, mon éventail est vaste et je peux me reconnaître dans plusieurs styles musicaux.»

Plus près de nous, la maîtrise vocale d’Emma Frank évoque celle de Coral Egan, suggère-t-on. «Oh! man, je l’aime tellement! Je l’ai rencontrée lorsque j’avais 21 ans, elle m’encourageait vraiment. Nous sommes sortis quelques fois. Oui, c’est absolument une influence majeure.»

Reste que la chanteuse a su définir son propre style, évanescent et riche. «À un certain moment, j’ai pris la décision que ma voix chantée serait semblable à ma voix parlée. Pour une question d’authenticité.»

Ce qui s’applique également à ses paroles, malgré leur résonance universelle : les pièces de Come Back évoquent l’amour, le désir, l’engagement… «Quand j’étais plus jeune, je me suis tournée vers l’écriture parce que je me sentais très seule et [que j’avais] le cœur brisé.» Emma Frank se souvient qu’elle chantait des standards de jazz, Billie Hollyday notamment. «Du genre, “je vais mourir si tu ne me dis pas que tu m’aimes.” C’était très intense», rigole-t-elle.

«Il y a deux ans, j’ai commencé à prendre du Prozac, ce qui a apporté des changements majeurs de points de vue. Et je me suis mariée. La plupart de ces chansons se nourrissent de cette nouvelle stabilité. Ce qui m’a permis de réexaminer ma façon de voir les choses sous un angle plus positif.»

Autrement dit, vous avez gagné en maturité? La question est accueillie par un grand éclat de rire. «Je me sentais tellement perdue pendant ma vingtaine. Je suis toujours un peu confuse, mais je me sens mieux. Il y a moins de cris dans ma tête...»

À pleurer

Ce qui a changé sa perspective sur l’œuvre d’autres artistes. Elle livre d’ailleurs une magnifique version dépouillée d’Either Way de Wilco. Elle confesse un élément de stratégie pour séduire un plus vaste public. Mais «j’adore leur musique et le chant de Jeff Tweedy. J’ai été longtemps obsédée par Jesus, etc. [sur le petit chef-d’œuvre Yankee Hotel Foxtrot (2001)]. Je ne pouvais l’écouter sans pleurer. Mais ce n’était pas une chanson que je pouvais faire mienne.

«Puis j’ai découvert Either Way [sur Sky Blue Sky (2006)]. Les paroles sont tellement ouvertes que je pouvais me les approprier. Elles s’appliquent à plusieurs situations dans lesquelles tu peux te retrouver où il faut accepter les sentiments d’une autre personne même si tu te sens vulnérable. Ça me parle beaucoup.»

Un bon bain chaud

Pour faire vivre Come Back sur scène, Emma Frank peut compter sur un quatuor de musiciens aguerris, dont le Montréalais Franky Rousseau. «On met en valeur l’aspect folk de ma musique, tout en créant une ambiance enveloppante. Comme un bon bain chaud.»

Emma Frank se produira au Café Résonance à Montréal le 9 octobre, au D’Auteuil à Québec le 10 octobre et au Black Sheep Inn de Wakefield le 11 octobre.

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POUR Y ALLER

Quand ? Vendredi 11 octobre

Où ? Black Sheep, Wakefield

Renseignements: emmafrankmusic.com