Lise Tremblay

Elle écrit avec (et sur) les loups

Lise Tremblay écrit entre chiens (sales, parfois) et loups (en danger). Entre un village divisé par l’arrivée des animaux sauvages dans la montagne, tout (trop) près, et une meute menacée par des humains autrement menaçants. Entre mythes et réalités, notamment autour du milieu rural. Car les bêtes ne sont pas toujours celles qu’on pense. Et la nature, à l’instar de l’homme, n’est pas immortelle.

« De tout temps, l’homme a vécu avec l’angoisse de sa propre mort. Cette peur se double aujourd’hui d’une angoisse toute contemporaine : celle de la mort de la planète et de sa nature », fait valoir l’auteure.

Les personnages que Lise Tremblay met en scène, dans ses romans, équivalent donc à des « visions du monde » qui l’entoure.

« Ils incarnent des idées, des réalités, et le roman devient comme la vie où toutes ces visions se confrontent. Vous, les journalistes, vous faites la même chose à partir des faits que vous colligez, des entrevues que vous faites. Moi, je passe par la fiction pour raconter ce que j’observe », explique-t-elle.

Ainsi, le narrateur de son nouveau titre est « un chien sale qui devient bon sans que ça change quoi que ce soit ». Un homme qui aura appris à s’attacher et à aimer non pas en devenant papa, mais plutôt quand, après avoir longtemps fui ses responsabilités, il se retrouvera propriétaire de Dan, son fidèle compagnon à quatre pattes.

« C’est pathétique que certaines personnes découvrent le vrai sens de l’engagement non pas auprès d’un autre être humain, mais d’un chien ou d’un chat… »

C’est d’autant plus triste que dans L’habitude des bêtes, son narrateur est père de Carole, une enfant mal à l’aise dans son corps, en quête de sa vraie nature, au point de se faire opérer à l’âge adulte.

Par ailleurs, si les loups du village font « les nouvelles » jusqu’à Montréal, c’est parce qu’ils révèlent le fait « que la grande ville s’intéresse aux régions seulement quand il y a un scandale », déplore celle qui a habité plus de 30 ans dans la métropole avant de retourner s’installer dans sa région natale du Saguenay, sur les rives d’un lac.

« En fait, on a une aussi grande méconnaissance des régions que des loups », renchérit-elle.

Car l’animal demeure mystérieux, encore aujourd’hui. « On en parle beaucoup sans le voir souvent. » 

À preuve, Lise Tremblay a entendu les loups hurler deux fois sans jamais les apercevoir depuis qu’elle s’est installée à proximité des monts Valin, il y a environ trois ans. 

Le village tel une meute

Lorsqu’on lui fait remarquer le village de son roman s’apparente à une meute, et que certains de ses habitants font écho à différents types de loups, l’auteure marque une pause, étonnée.

« Je n’ai pas construit mon livre dans cette optique, sinon de manière intuitive, sans en avoir pleinement conscience… Je suis juste partie d’une phrase de quelqu’un qui m’a dit, il y a cinq, six ans, avoir vu un loup près de là où j’habite maintenant. L’histoire s’est développée et j’ai commencé à l’écrire quand j’ai été tannée d’y penser ! »

Dans L’habitude des bêtes, il y a néanmoins Mina, cette attachante  et lucide vieille dame — la seule, d’ailleurs, qui aurait vu de ses yeux vu un loup vivant — qui, se sachant malade, choisit de s’isoler pour mourir en paix. « Ces femmes qui s’affranchissent des contraintes pouvant peser sur elles, qui de l’obligation de séduire, à partir de 55, 60 ans, deviennent fabuleuses de liberté, je trouve ! » clame la sexagénaire.  

Il y a Stan Boileau, le vieux mâle alpha, qui non seulement règne sur les siens, mais qui fait aussi régner la peur au sein du village. « Les Boileau représentent ces gens qui se sacrent de la nature, qui croient qu’elle leur appartient et cherchent à la dominer. »

Il y a Rémi, qui accepte son sort et se soumet aux autres. « À mes yeux, c’est un homme simple, qui accepte sa situation sociale et ne prétend pas à être plus qu’il ne l’est. Il se soumet parce qu’il veut juste la paix ! »

Or, il y a aussi Patrice, le jeune neveu garde-chasse, qui remet en question la domination du clan Boileau.

« Au fond, peut-être que ça se tient, ce que tu avances… Comme quoi, il y a toujours une grande part d’inconscient et d’incontrôlable dans ce que j’écris ! » conclut la principale intéressée en riant.