Julien Morissette, Louis-Philippe Roy et Pierre Antoine Lafon Simard, les trois créateurs de Durant des années, projet théâtral audionumérique dont le premier épisode sera webdiffusé le 28 octobre à 20h, sur la page Facebook de l’Avant-première.
Julien Morissette, Louis-Philippe Roy et Pierre Antoine Lafon Simard, les trois créateurs de Durant des années, projet théâtral audionumérique dont le premier épisode sera webdiffusé le 28 octobre à 20h, sur la page Facebook de l’Avant-première.

Durant des années: le couteau dans la plaie des souvenirs

Yves Bergeras
Yves Bergeras
Le Droit
Le grand public est invité à assister en ligne, mercredi 28 octobre, à la toute première représentation de Durant des années, une création radiophonique live « au carrefour du théâtre, de la baladodiffusion et de l’installation audio », qui joue avec les codes de l’enquête criminelle.

Durant des années floute non seulement les frontières entre le récit audio et la performance scénique, l’œuvre joue aussi sur les codes du roman policier et la fascination du public pour les enquêtes criminelles. Pour, en définitive, « brouiller la fine ligne qui existe entre la réalité et la fiction », expliquent ses créateurs.

Derrière cette fiction présentée dans le cadre du projet de résidence artistique Projet 3e œil, on retrouve trois des « cerveaux » du Théâtre du Trillium et de Transistor Média : le directeur artistique et général du Trillium, Pierre Antoine Lafon Simard, l’auteur Louis-Philippe Roy, et le cofondateur de Transistor, Julien Morissette. 

Le titre de l’œuvre est une référence à la phrase « Durant des années, nous fûmes incapables de parler d’autre chose », qui coiffe l’un des chapitres de Chronique d’une mort annoncée. Le trio dit avoir repris la construction narrative du roman de Gabriel García Márquez – qui, à l’inverse des récits policiers traditionnels (dans lesquels l’enquête permet de remonter la piste jusqu’au meurtrier) révèle très tôt l’identité des coupables pour s’intéresser plutôt, sur le ton de la fatalité et à travers de multiples témoignages, aux circonstances qui pourraient éclairer leur geste et ses circonstances. 

Comme le roman de García Márquez, Durant des années « est une porte sur le true crime, [puisqu’on] suit la construction narrative des récits criminels ; sauf qu’il n’y a aucune intrigue. C’est donc un renversement des codes du récit policier », avertit Julien Morissette.


« Brouiller la fine ligne qui existe entre la réalité et la fiction. »
Julien Morissette

Fascination morbide

En tant que réalisateur des deux saisons de Synthèse, podcast documentaire au fil desquels il a approfondi l’enquête sur les meurtres non résolus de Valérie Leblanc et Louise Chaput, Julien Morissette avoue s’être « posé beaucoup de questions morales et éthiques, autour de cette fascination morbide que le public a pour ce genre d’enquêtes criminelles, pour les histoires de type true crime et les cold case »

À l’heure où « les récits journalistiques sont de plus en plus à la première personne », et où le storytelling gagne du terrain, l’ex-chroniqueur radio-canadien a eu envie de mêler vérités et mensonges. De « brouiller la fine ligne qui existe entre la réalité et la fiction » et explorer « les silences qui en disent long ».

Mission qu’il a confiée à son complice à l’écriture, Louis-Philippe Roy. 

Son récit s’ancre dans « le Québec rural des années 1990 ». Plus précisément : sur une petite île baignée par la rivière des Outaouais, dans le Pontiac. L’histoire se déroule en 2020, mais on évoque le meurtre d’un adolescent survenu 20 ans plus tôt ; de retour dans son village natal, une « narratrice vient chercher des réponses », précise M. Roy. 

« Quoi de mieux qu’une île fictive, avec une communauté en vase clos, pour parler de secrets » et réveiller les démons du passé ? interroge-t-il. Car, « comme dans le roman de Gabriel García Márquez, on s’intéresse moins au meurtre qu’à son impact sur les gens qui sont restés dans ce village ».

Le trio invite donc à découvrir cette « histoire morbide » demeurée « longtemps enfouie », et à constater « les taches indélébiles qu’elle a laissées sur la mémoire collective ».

Premier épisode

Les comédiens Danielle Le Saux-Farmer, Alexandre-David Gagnon, Sylvie Drapeau et Évelyne Rompré prêtent leurs voix aux personnages. Durant des années est « mis en scène/images/son » par M. Lafon Simard. François Larivière et le musicien Jean-Sébastien Côté (un complice de Robert Lepage) se sont respectivement occupés de l’univers sonore et musical. Des projections visuelles signées Alexandre Mercier complètent l’œuvre.

L’unique représentation, prévue au cabaret La Basoche, le 28 octobre à 20 h, sera retransmise en direct sur la page Facebook de l’Avant-première. La « pièce » dure 30 minutes. À noter: cette représentation ne constitue que « le premier épisode » d’une création qui devrait en compter au moins quatre.

Jazzer les arts de la scène

Une première mouture de Durant des années avait été proposée en août 2019 au Centre d’exposition L’Imagier, dans le cadre de l’exposition d’art public Tout-terrain.

La résidence 3e œil a permis au trio de « rejazzer » cette incarnation initiale (une simple « installation audio in situ » à laquelle avait participé la slameuse Marjolaine Beauchamp), d’approfondir les personnages, d’explorer les fondements du récit, et de déterminer quels médiums allaient le mieux servir leur volonté d’offrir au public une « immersion auditive », indique Julien Morissette.

Le trio poursuit ici son travail d’hybridation, de « développement » et d’« articulation » des médiums au profit des arts vivants et de la dramaturgie contemporaine. Le même mode opératoire avait structuré la récente production du Trillium Neon Boreal, rappelle Pierre Antoine Lafon Simard.

L’approche nourrit aussi La Scène nationale du son, projet par lequel Transistor Média a commencé à offrir des pièces de théâtre en format balado — comme Le peintre des madones de Michel Marc Bouchard, dont les deux premiers épisodes (sur 4) sont en ce moment disponibles sur le site Internet de La Fabrique Culturelle (agrémenté d’une musique originale de Klo Pelgag).

« Mais cette fois, on prend le problème à l’envers : avec Durant des années, on rentre le théâtre dans la balado, et non l’inverse », précise le metteur en scène.

Se réinventer... n’est-ce pas ce que le premier ministre François Legault demandait aux artistes de la scène, au début de la pandémie ? « Tous les gestes qu’on pose depuis des mois, n trio, c’est pour continuer à faire vivre la culture » en dépit des lieux de diffusion fermés et du public qui s’amenuise. « Et on se trouve très privilégiés de pouvoir continuer à créer et travailler grâce à 3e œil », mentionne M. Lafon Simar.