Joni Mitchell s’est associée au Gatinois Jean Grand-Maître pour cocréer «The Fiddle and the Drum» dans le cadre d’une série de «portraits-ballets», à laquelle Elton John, Sarah McLachlan et The Tragically Hip ont aussi collaboré.

«Joni Mitchell’s The Fiddle and the Drum», une occasion de s'initier au ballet

Avec «Joni Mitchell’s The Fiddle and the Drum», à l’affiche du Centre national des arts les 15 et 16 mai, le Alberta Ballet propose un ballet tout ce qu’il y a de plus éloigné de sa formule « classique ».

Si l’on y danse bel et bien – et parfois même « sur pointes » –, ce spectacle semble constituer une occasion en or pour s’initier au ballet, pour peu qu’on apprécie l’œuvre de Joni Mitchell.

La légendaire chanteuse folk a étroitement participé à la création de La flûte et le tambour. La trame sonore est entièrement ponctuée de ses chansons. Joni signe aussi le libretto du ballet, ainsi que les projections vidéo qui lui servent de décor.

Joni Mitchell et Jean Grand-Maître

« À mes yeux, ce n’est pas un ballet : c’est de la danse moderne », dira même son créateur, Jean Grand-Maître – qui est né à Gatineau. Surprenant aveu, de la part de celui qui est le directeur artistique du Alberta Ballet depuis 2002.

Créé entre 2007 et 2009, The Fiddle and the Drum est le tout premier d’une série de « portraits-ballets » concoctés par Jean Grand-Maître pour le Alberta Ballet, mais qui ont la caractéristique d’être co-signés par la personnalité hommagée. Et pas des moindres : ladite série comprend désormais des collaborations avec Elton John, Sarah McLachlan, k.d. Lang et, tout récemment, The Tragically Hip.

Chacune de ces expériences de cocréation a été enrichissante à sa façon, retrace Jean Grand-Maître, mais aucune autant que la collaboration avec Joni Mitchell, qui restera gravée à jamais dans la mémoire du chorégraphe. « Joni a été la première. Et c’est elle qui m’a tout enseigné comment faire... Qui m’a aidé à comprendre la poésie d’un texte, le groove d’une chanson et son instrumentation. »

Sœur cosmique

Au-delà de la complicité initiale, « elle m’a tout appris : l’intégrité artistique, aller au bout de ses idées sans faire de compromis. Et en même temps, elle nous a donné une grande liberté. Travailler avec elle a été un grand plaisir. »

« Depuis, on est devenus de grands amis. On est comme des frères et sœurs cosmiques. Des fois, on a l’impression qu’on s’est connus dans une autre vie », soutient le Gatinois. Qui peut prouver ses dires en faisant défiler sur son téléphone de très récentes photos où on le voit en compagnie de la chanteuse, lors d’un party de fête organisé pour son 75e anniversaire.

En 2007, il « cherchait un projet inusité » pour souligner le 40e anniversaire du Alberta Ballet. « Au départ, je ne savais pas quoi faire. » On lui a rapidement suggéré le nom de Joni Mitchell, car la chanteuse est née en Alberta.

« Comme elle est aussi peintre, on s’est imaginé qu’elle pourrait s’occuper des décors. Et qu’elle nous offrirait quelques nouvelles chansons, [même si] ça faisait 12 ans qu’elle n’avait pas composé de musique. » À sa grande surprise, « elle a aimé toutes nos idées » et s’est précipitée dans l’aventure.

À l’origine, les jumeaux cosmiques ne partageaient pourtant « pas du tout la même vision », confesse Jean Grand-Maître. « Je lui ai proposé un ballet qui retracerait sa vie en chansons. Elle ne voulait pas ça. Elle trouvait le sujet trop léger, superficiel. »

Joni Mitchell est de la même génération et du même bois que Bob Dylan et John Lennon : des « chanteurs de conscience », dont les chansons reflètent depuis longtemps une profonde sensibilité pour les causes sociales et environnementales, rappelle le chorégraphe, en évoquant la chanson Big Yellow Taxi, dans laquelle on rase des arbres pour construire un bel espace de stationnement et un joli hôtel rose.

Dog Eat Dog

Aujourd’hui, poursuit-il, elle continue de s’inquiéter de « ce qui se passe avec la planète, elle se sent concernée par la guerre et le fascisme. Alors elle voulait faire un ballet plus sérieux, beaucoup plus impliqué » socialement.

C’est pourquoi la trame sonore s’appuie pour l’essentiel sur Dog Eat Dog, un album de Joni Mitchell paru en 1985 et bien moins connu que son répertoire des années 70.

Joni Mitchell tenait à ce que le ballet repose sur ses chansons des années 80 et 90, un « matériel un peu rejeté », à une époque où le grand public s’intéresse davantage à Madonna, « material girl » autoproclamée : « On voulait tous être riches, avoir de l’argent et des chandeliers, on était matérialistes. Alors, personne ne voulait écouter Joni et ses chansons qui parlaient de guerre et de la décrépitude de la planète. »

The Fiddle and the Drum aura permis à la chanteuse de « redonner vie à ce répertoire, à travers le corps des danseurs » et elle a « souvent dit publiquement que ce ballet a été le plus beau projet de sa vie », soutient le Gatinois. « Je pense que c’est parce que, pour elle qui est à la fois écrivaine, compositrice et peintre, tous les éléments artistiques [qu’elle exprime] se retrouvent réunis dans une seule et même production. »

Le spectacle a d’abord pris la forme d’un ballet en un acte. Mais « Joni a exprimé l’envie d’ajouter des chansons, pour pouvoir explorer davantage ».

« Elle a travaillé six mois sur la trame sonore, sa rythmique et sa progression émotive. Elle s’est donnée corps et âme. Et elle est vraiment tombée amoureuse de danseurs » et de leur dévouement. »

Jean Grand-Maître dit avoir senti plus tard le même enthousiasme en travaillant avec Elton John : « Tout simplement parce que c’est quelque chose qu’ils n’ont jamais fait avant, et qui vient nourrir leur créativité. Ils ne font pas ça pour la notoriété, la reconnaissance ou l’argent – ils ont déjà tout ça... »

Jean Grand-Maître était de passage à Ottawa cette semaine pour « visiter » Rideau Hall. La Gouverneure générale lui a remis mercredi la médaille de l’ordre du Canada.

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PROPHÈTE ÉCOLO

Quand en 1970 Joni Mitchell a endisqué Big Yellow Taxi –  chanson écolo qui allait devenir un des titres phares de son répertoire – le discours écologique n’en était qu’à ses balbutiements.

«Joni Mitchell parlait déjà de la crise environnementale au début des années 60, bien avant que tout le monde s’en inquiète... et même avant le mouvement Greenpeace.» En 1970, partageant la scène avec le musicien James Taylor, «elle a même donné à Vancouver un concert qui a permis à Greenpeace de s’acheter son premier bateau. C’était une précurseure !»

Joni Mitchell en 1975

«Elle chantait que les mers allaient s’évaporer, qu’il y aurait de grandes sécheresses et de grands feux [de forêts]. » Et toutes ses prophéties se sont malheureusement avérées, estime Jean Grand-Maître: «Ça se passe là, maintenant, sous nos yeux», constate-t-il en évoquant les inondations à Ottawa-Gatineau, ou encore «le nuage de fumée» permanent qui, l’été, plane sur les cieux albertains, à cause des innombrables incendies... 

«Ça me choque parce que, quand on a créé le ballet, il y a dix ans, je pensais que beaucoup de ses prédictions ne se réaliseraient pas avant 100 ans, ou à la génération suivante. [...] Quand je réécoute ses chansons aujourd’hui, [leur actualité] me donne des frissons...»