Kim Thūy
 Kim Thūy

Conversation de salon avec Kim Thūy

L’idée du temps suspendu n’a jamais autant fait image que ces jours-ci. Pour une majorité d’entre nous, en tout cas. Kim Thúy raconte avoir elle aussi perdu le fil des jours. On est vendredi, aujourd’hui? Ça ne change pas grand-chose, au fond. D’un matin à l’autre, l’essentiel est ailleurs que dans l’habituelle marche des heures. Le quotidien n’est plus rythmé par l’horloge, les obligations, la course aux impératifs.

« On ne peut rien planifier et il n’y a pas de projets possibles puisque c’est de l’inconnu qui se dessine devant nous. La notion du temps n’a plus tellement d’importance parce que le temps lui-même n’a plus de sens. Comme dans un camp de réfugiés. »

Excepté que depuis un mois, chacun campe chez soi. Dans le cocon doux de la maison. Ce sont les lendemains incertains qui chatouillent l’angoisse des uns et des autres, mais pas celle de l’écrivaine. L’horizon flou, elle l’a déjà vécu. Il ne l’effraie pas, ne l’atteint plus. 

« Je suis vraiment relaxe. C’est comme si j’avais été entraînée à ce genre de situation. Dans un pays en guerre, le couvre-feu fait partie du quotidien, les libertés sont bousculées. Après ça, le camp, c’est encore autre chose. Alors pour moi, actuellement, la situation n’est pas pesante. Et c’est tellement une chance, je trouve, de pouvoir passer tout ce temps à la maison, avec mes enfants et avec mon mari, qui télétravaille. » 

À la clé de sa sérénité, il y a aussi la certitude que notre barque est menée par un équipage qui pagaie dans la bonne direction. La boussole enlignée vers le bien commun. 

« On a des leaders qui consacrent présentement leur vie à gérer tout ça et qui ont choisi de mettre les gens au premier rang des priorités. Dans une situation pareille, on prend la pleine mesure de ce que valent les impôts payés au fil des ans. La société qu’on a construite, qu’on a mis des décennies à bâtir et qui transcende donc les allégeances politiques, elle est solide. » 

C’est un rempart et une bouée que d’autres n’auront pas. Devant la COVID-19, tous ne partent pas avec les mêmes chances. 

« Il y a des pays où règne la dictature, des endroits dans le monde où la distanciation sociale ou le lavage des mains, ce n’est pas simple, faute d’eau ou d’espace. »

Si on est pour l’instant affairés à endiguer la crise qui secoue notre communauté, il faudra, aussi, que notre regard porte vers autrui. Tout près ou très loin d’ici. 

« Ce qu’on apprend, c’est qu’on dépend tous des autres. Ce virus, il faudra qu’on s’en occupe à la grandeur de la planète. On ne pourra pas régler le problème en Occident et laisser le continent africain à lui-même, par exemple. »

Le sens de l’autre prend une dimension nouvelle. À l’échelle planétaire autant que dans nos vies personnelles. 

« Dans une société riche comme la nôtre, on est tellement capable de vivre seul qu’on en oublie notre vulnérabilité. Dans un camp de réfugiés, on saisit vite qu’on a besoin des autres. Sinon, on ne survit pas. Tu peux patienter toute une journée, en ligne, pour obtenir un savon. Tu ne pourras pas te laver si quelqu’un n’a pas fait une autre file, toute la journée aussi, pour ramener un seau d’eau. Et tu n’auras rien à manger si quelqu’un d’autre, encore, n’a pas fait la queue pour ramener un bol de riz. L’entraide devient essentielle. Cette crise nous fait réaliser qu’on a besoin des autres. Ne serait-ce que de leur présence. »  

 Kim Thūy

Les heures passées avec les siens passent avant tout le reste pour l’auteure de Ru, Vi et Mãn. Son fils veut faire des gnocchis? Beau projet d’après-midi. « On n’a pas suffisamment suivi la recette, le résultat final ne ressemblait absolument pas à des gnocchis, mais c’était délicieux. On a peut-être inventé un nouveau plat, finalement! »

Le rire franc de l’écrivaine vrille dans le combiné. C’est ça qui est toujours formidable avec Kim Thúy. Cette sagesse dans la légèreté. Cette façon de nommer les choses avec des images aussi justes que poétiques. Et ces aveux inattendus qui s’intercalent dans la conversation. 

« Là, tu vois, je suis en train de frotter les moulures des portes de la maison. Avec une brosse à dents. Pas que j’aime faire du ménage, mais j’adore le geste. Ces petites choses qu’on fait, tu sais, la marche avec la poussette, le nettoyage des fenêtres, ces trucs-là où on n’a pas l’impression de travailler notre intellect, eh bien ce n’est pas du temps perdu. Ce sont dans ces moments où on repose notre cerveau que d’autres connexions peuvent se faire entre nos neurones. » 

Autrement dit, ce sont des moments où on peut réfléchir autrement les choses. Ce qu’il faudra sans doute faire, au sortir de cette crise. 

« Les gens n’arrêtent pas de dire qu’ils manquent de temps pour jouer avec les enfants, pour cuisiner, pour relaxer. Pour tout, finalement, parce qu’ils sont trop pris par leur boulot. Là, la situation fait qu’on leur en donne, du temps. Et ils voudraient tout de suite reprendre le rythme qu’ils connaissent. Je crois que c’est parce qu’ils n’ont pas le contrôle. Cette pandémie peut vraiment modifier quelque chose dans notre rapport au contrôle. Et ça, c’est un cadeau, au fond. Mais pour qu’il y ait un véritable changement, il faudra que la situation dure suffisamment longtemps. Parce que c’est alors seulement que ça aura un impact sur notre façon de penser, et pas seulement sur nos habitudes. »

Ses habitudes à elle ne sont pour l’instant pas trop entamées. La vie de famille le jour, l’écriture la nuit.  

« Je me couche un peu en début de soirée, puis je me relève et j’écris jusqu’à quatre heures du matin. Je dors ensuite jusqu’à 9 h ou 10 h. Mais ce n’est pas à cause de la situation. J’ai toujours été très hibou. Ça remonte à notre arrivée au Québec. Il n’y avait pas assez d’heures dans une journée pour tout faire. Le français, je l’apprenais la nuit. »

Ses nuits hachurées n’ont rien avoir avec l’insomnie. Elle l’a dit, pas de stress ni d’angoisse dans son nid. 

 « C’est une vague, on va la suivre. Ce qu’on a à faire, c’est rester en forme mentalement et physiquement pour que, lorsque les choses vont repartir, on soit capables de se remettre à nager. Mais là, présentement, il faut ménager notre souffle. »

Et peut-être nettoyer nos moulures de portes. Pour penser autrement la suite du monde.

Dans ton cocon

Ce qui t’occupe?

« Avant tout ça, j’avais décidé d’alléger mon agenda, j’avais dit à mon agente que 2020 allait être semi-sabbatique. Je te jure, je me sens presque coupable parce que du temps chez moi, c’est ce que j’avais prévu et c’est comme si ma demi-sabbatique s’était imposée à tout le monde! »

Reste qu’il n’y a pas d’heures en trop dans son quotidien. 

« Je manque de temps pour tout. Déjà, il y a la cuisine. Mon ilot est comme un comptoir-lunch ouvert 24 h, ou presque. Et tu sais quoi? Je dois faire compétition avec ma mère, qui demeure à côté et qui veut cuisiner aussi parce que c’est sa façon d’exprimer son affection. »

Cascade de rires.  

« C’est important pour moi de faire les repas, poursuit l’auteure du livre de recettes Le secret des Vietnamiennes. Quand on mange du fast-food, on ne peut jamais être comblé. Parce qu’il manque cette notion du temps consacré à la confection du mets. Lorsque je prépare un plat qui cuit longtemps, qui dépose ses parfums dans la maison, je crée des souvenirs dans la mémoire de mes enfants. Je grave tranquillement quelque chose. Ça prend des mois, des années à ancrer. C’est un sentiment intangible, mais omniprésent, qui évoque la maison au sens large. » 

Le projet sur lequel tu travailles?

J’ai un nouveau roman en chantier. Je l’écris très lentement, mais il est pas mal avancé, déjà. Je dois faire beaucoup de recherche pour ce livre-là, dont l’histoire est liée à la guerre du Vietnam. J’écoute présentement un documentaire de Ken Burns sur le sujet. Une dizaine d’épisodes qui durent chacun deux heures et qui sont fascinants. 

Ta philosophie?

Lorsque les boat people prenaient la mer, certains bateaux ne résistaient pas à la traversée. Des bébés et des personnes qui ne savaient pas nager survivaient pourtant. On les retrouvait sur la plage sans savoir comment ils avaient fait pour ne pas se noyer. Il y avait ce mythe, donc, que la meilleure façon de survivre, c’était peut-être de ne pas savoir nager, pour ne pas se débattre, pour seulement se laisser porter, parce que la nature sera toujours plus forte que nous. Je pense que cette idée-là m’est entrée dans la tête. Et c’est un peu ce qu’on apprend en arts martiaux : ne pas opposer une résistance à l’attaque de l’autre, mais plutôt suivre son élan et utiliser la force de l’impact pour rebondir. C’est pareil dans la vie. Il faut suivre la vague. Danser avec les remous.  

Des personnes que tu aimerais remercier?

Les éboueurs. Je voudrais leur dire merci, d’ailleurs, lorsqu’ils passent sur ma rue, mais ils sont toujours trop rapides! On ne les voit pas, mais il suffit qu’ils ne viennent pas pendant deux ou trois semaines pour qu’on remarque leur absence. Imaginez, s’ils n’étaient pas là, on se retrouverait avec la peste et le choléra en plus de la COVID-19! (rires) Il n’y avait pas d’éboueurs au Vietnam lorsque j’étais enfant et je me rappelle à quel point c’était toujours le drame chez nous lorsqu’il fallait décider qui irait porter la chaudière de déchets dans les installations communautaires. Ça me fascine qu’on ait ici un système aussi formidablement fonctionnel, qui nous permet d’avoir ce bel environnement autour de nous.