Concert en eaux troubles

CRITIQUE / Pour sa tournée Us + Them lancée en mai à Kansas City, le grand Roger Waters ne fait pas dans la demi-mesure. Mardi soir, au Centre Canadian Tire, déflagrations sonores et projections intersidérales nous ont rappelé combien Pink Floyd a su inventer tout un univers musical à partir de textes corrosifs et engagés.

Douces rêveries planantes ? Loin de tout onirisme psychédélique, le concert a plutôt plongé la soirée dans une noirceur inquiétante digne d’un monde dystopique. Un monde que l’illustre bassiste n’a pas hésité à camper en pleine Amérique de Trump, soulignant ainsi que les Pink n’ont jamais donné dans la bluette. Leurs chansons parlent d’argent, de solitude, de chaînes à briser, de folie et de mort. Une vision sombre de l’humanité brillamment mise en scène : entre théâtre et cinéma, avec un militantisme décomplexé fort applaudi, le concert de Roger Waters a fait honneur au sens du spectacle de son groupe d’origine.

Dans le panier surprise : un cochon géant gonflé à l’hélium circulant entre les rangées, un immense mur dressé au centre de l’aréna qui rappelle le mur de parpaings qui, sur scène, s’écroulait au fil du spectacle The Wall, mais aussi des « charades » politiques fielleuses et le diamant symbolique du groupe en projection laser autour des premières rangées. 

Bref, le spectacle n’a pas hésité à réactualiser le répertoire légendaire de Pink Floyd en s’alignant sur le contexte socio-politique de notre époque. À faire froid dans le dos !

Pour nous accueillir après une longue attente dans la circulation routière ? Le panorama serein d’une plage avec ses dunes, ses buissons caressés par le vent et la silhouette d’une femme contemplant l’horizon. Jusque là, tout va bien. Et puis soudain, le ciel s’obscurcit, le vent se lève et les nuages virent rouge sang. La silhouette est en fait celle d’une migrante (The Last Refugee) et l’horizon, la toile de fond d’un pessimisme qui illustre le désordre du monde actuel. 

Pour le plus grand bonheur des fans, le répertoire puise essentiellement parmi les plus grands classiques de Pink Floyd et fait une rapide incursion dans le dernier album de Roger Waters, Is This The Life We Really Want ?, sorti plus tôt cette année, qui ne cache rien du mépris que lui inspire Donald Trump, allègrement taxé de « décérébré. »

Dans une série de « charades » projetée sur le mur central, des caricatures défilent au son de Pigs : apparaissent alors des collages du président américain peu flatteurs, représenté en membre du Ku Klux Klan ou dans d’inavouables positions avec Poutine. Plus tard, des manifestations de Black lives matter prendront le relais sur les écrans géants. 

Accroché à son instrument qu’il ne quitte jamais, simplement vêtu de noir moulant, le musicien arpente la scène de cour à jardin en virant le manche de sa basse vers le public. Un match de grandes envolées sonores où les balles décochées frappent où ça gratte. Racisme, dérives du capitalisme et autres cauchemars en vogue...      

Musicalement, la performance de l’Anglais entouré de ses six musiciens et deux choristes est impeccable, même si le duo vocal n’égale pas Clare Torry dans l’inimitable Great Gig in the Sky

Roger Waters convoquera même des écoliers (majoritairement issus des minorités visibles) d’Ottawa pour la mise en scène coup-de-poing de We Don’t Need No Education

Et pour ajouter au charme local, ces quelques mots en français pour lui insuffler le courage de chanter Mother : « Dites-moi merde !». Après deux heures de concert, la messe était dite.