Luna la nuit, par Ingrid Chabbert et Clémentine Pochon **1/2, Les enfants rouges, 88 pages

Comment raconter l’inceste aux enfants

CRITIQUE / Difficile d’aborder l’inceste, quand on s’adresse à la jeunesse. Difficile et délicat. L’idée, c’est de se contenter de lever un voile sur cette réalité qu’on espère insoupçonnée. C’est d’éveiller les jeunes consciences sans secouer les psychés. C’est d’y aller par petites touches impressionnistes. Et c’est bien ce que fait la Française Ingrid Chabbert dans Luna la nuit, illustrée par Clémentine Pochon.

Cette BD courte et touchante met en scène une jeune fille — Luna — qui a peur de s’endormir. Qui se cache sous les coussins… tout en rêvant de se réfugier sous un autobus roulant à vive allure. Qui s’interdit de sourire et s’empêche d’être belle. Bien sûr, pas question pour les auteures d’indiquer trop clairement ce que le père de Luna s’apprête à faire, une fois refermée la porte de la chambre de sa fille, où il entre sur la pointe des pieds, plein de paroles affectueuses. Pas question d’expliciter par quelle abjection mathématique les cauchemars de Luna se produisent surtout « le lundi et le jeudi ».

On préfère attirer le regard du jeune lecteur sur l’absence de la mère, malade ou dépressive, et incapable de remplir son rôle maternel. Sur les cicatrices qui fleurissent au poignet de la demi-sœur de Luna, plus âgée, lors de ses rares visites. Sur les larmes que Luna l’entend verser sous la douche. Luna la nuit explore le sentiment de détresse général de Luna, son incapacité à mettre en mot l’indicible, les feuilles qu’elle noircit de dessins orageux, les adultes qui sous son regard deviennent d’inquiétantes ombres métaphoriques. Le récit, tout en ombres et métaphores, n’a rien de limpide, et il suscite beaucoup de questions, mais bien peu de réponses.

Si, en raison d’une candeur légitime, le jeune lecteur passe complètement à côté de la tragédie du personnage, le récit ne perd-il pas de son impact ? Afin qu’il retrouve son efficacité « pédagogique », l’intervention d’un adulte — qui devra livrer l’horrible clef et s’exposer aux interrogations qu’elle suscite – sera sans doute nécessaire.