On n’a jamais vu Denis Villeneuve aussi détendu à Cannes. Il n’a pas de film à défendre. Mais son rôle de membre du jury du festival l’oblige à obéir à de strictes règles de confidentialité sur les œuvres en compétition.

Villeneuve sur la Croisette pour défendre des films

CANNES — «Je ne suis pas ici pour juger, mais défendre des films.» La phrase définit bien l’amour profond de Denis Villeneuve pour le cinéma. Mais aussi son humilité naturelle — alors qu’il aurait toutes les raisons d’avoir la grosse tête après son succès à Hollywood et sa présence ici sur le jury. Il s’attaque d’ailleurs à son rôle de juge au Festival de Cannes avec autant de sérieux qu’à la réalisation de son œuvre.

Au troisième étage du Palais des festivals, le cinéaste de 50 ans, veston gris en accord avec la chevelure et la barbe courte, chemise bleu pâle, regard franc et intelligent, profite d’un court moment libre dans son calendrier débordant pour discuter avec la poignée de journalistes québécois présents sur la Croisette. Nous sommes sur une terrasse avec une splendide vue sur la marina et le Suquet. Il ne s’y attarde pas.

Denis Villeneuve est concentré : il marche sur des œufs. Paradoxalement, on ne l’a jamais vu aussi détendu — il n’a pas de film à défendre —, mais il doit obéir à de strictes règles de confidentialité sur les œuvres en compétition. On lui a même suggéré d’éviter de blaguer, de peur qu’une rumeur se répande comme une traînée de poudre.

Le conseil fait partie des recommandations de Thierry Frémaux et de Pierre Lescure, respectivement délégué général et président du Festival. Le duo avait convié les neuf jurés lundi soir à un souper bien arrosé pour qu’ils puissent faire connaissance. Chacun a une «personnalité forte» — le jury est aussi éclectique qu’impressionnant —, mais «j’ai été touché par le fait que tout le monde est ouvert d’esprit. La complicité s’est établie très rapidement».

Curieux hasard, Xavier Dolan faisait partie du jury lorsque le puissant Sicario était en compétition en 2015. Réciproquement, les astres étaient bien alignés pour que le prochain long métrage du talentueux créateur soit de la compétition. Villeneuve aurait été ravi : «Dans ma tête, c’était clair.» Mais The Death and Life of John F. Donovan est encore en montage. Et les sélections de Denys Arcand et Sébastien Pilote ne se sont pas concrétisées. «Ça m’a déçu. Ce sont trois cinéastes que j’admire. J’aurais pris soin d’eux.»

Malgré cette petite pointe de chauvinisme, «je n’ai aucun a priori à propos des films» en compétition. Tellement, en fait, qu’il n’a même pas voulu voir les bandes-annonces. Et pas question de se laisser influencer : Villeneuve ne lira aucune critique durant son séjour.

Pour l’instant, il savoure chaque moment. Une fois les prix attribués, Denis Villeneuve entrera en préproduction de son adaptation de Dune, en deux films (le succès du premier déterminera le sort du second).

Peu importe ce qu’il advient de ce projet fou, «je n’ai pas eu du fun de même à écrire depuis Incendies (2010)». 

***

Palme d’or par ci, Palme d’or par là, on occulte presque le fait que la sélection officielle comprend la compétition (21 films) et Un certain regard (18 films), qui n’a rien d’une sous-section avec son jury et ses prix. Oui, c’est un peu l’antichambre du nec plus ultra pour un réalisateur, mais plusieurs en sont fort heureux — moins de pression et (presque) autant de prestige.

Barbara de Mathieu Amalric, en ouverture de l’an passé, était magnifique. Le choc esthétique est différent avec Donbass, mais il n’en est pas moins frappant. 

La distribution du film «Donbass»

Le drame de Sergei Loznitsa se déroule dans une région de l’Ukraine de l’Est livrée au chaos et à des factions armées sans foi ni loi qui combattent les troupes russes et l’armée ukrainienne tout en extorquant la population de toutes les façons possibles.

Le cinéaste peint un enfer concret où la torture, physique et psychologique, et les humiliations perpétuelles sont la norme. De façon très réaliste, avec une approche documentaire, tout autant que des pointes dans le burlesque.

Dans Donbass, la propagande est érigée en vérité. Le film s’ouvre d’ailleurs avec une stupéfiante suite d’explosions où des acteurs viennent ensuite témoigner aux journalistes de la scène (qu’ils n’ont pas vue). Le réalisateur suit ensuite un personnage jusqu’à la prochaine séquence, l’abandonne pour en suivre un autre et ainsi de suite. La façon dont il boucle la boucle est à couper le souffle.

Loznitsa peint ainsi un portrait saisissant de la perte d’humanité en temps de guerre (conflit qu’on voit très peu d’ailleurs). Et démontre que ça pourrait arriver n’importe où, même près de chez nous!

***

Denis Villeneuve nous a livré un vibrant plaidoyer sur l’importance du cinéma pendant notre entretien. Un film comme Donbass lui donne entièrement raison.

Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.

+

LU

Sur les raisons qui ont poussé Golshifteh Farahani à l’exil. À 34 ans et une cinquantaine de films, l’actrice qui fréquente autant le cinéma d’auteur (Paterson) que les superproductions (Pirates des Caraïbes) est le porte-étendard des femmes iraniennes. Mais adolescente, elle fut victime d’une attaque à l’acide en pleine ville par un homme qui ne la trouvait pas assez couverte. Elle supprime alors toute trace de sa féminité, se faisant passer pour un garçon... Devenue une vedette en son pays, les mollahs ne lui pardonneront pas d’avoir tourné avec Leonardo DiCaprio en 2008. Paria depuis ce temps, elle aura une belle occasion de se venger en accompagnant à Cannes Fille du soleil d’Éva Husson. Le film, qui est en compétition pour la Palme d’or, sera présenté samedi.

ENTENDU

Asghar Farhadi plaider en conférence de presse pour la venue de son compatriote Jafar Panahi, en résidence surveillée pour 20 ans. «C’est une année spéciale : il y a deux films iraniens [en compétition]. Je lui ai parlé [mardi]. J’ai beaucoup de respect pour son travail et je continue d’espérer qu’il puisse venir. Je crois qu’il reste du temps et je voudrais que ce message soit entendu. J’espère qu’une décision sera prise pour lui permettre d’être ici. Il a gagné plusieurs prix [dans les festivals]. Il n’est pas important qu’il puisse prendre un avion, mais bien qu’il puisse constater comment les spectateurs voient son film.»

VU

Yomeddine, un récit sur le courage et la dignité plutôt bien tourné. La comédie dramatique d’AB Shawky met en scène Beshay le lépreux et Obama (!) l’orphelin. Les deux laissés pour compte vont quitter leur décharge pour tenter de retrouver la famille de Beshay, abandonné par son père il y a plus de 30 ans. Cette quête improbable — un road-movie en charrette tirée par un âne — se veut autant une illustration de la force des racines familiales qu’un regard sans pitié sur la société égyptienne. Le réalisateur a su trouver le ton juste, abordant de front l’ostracisme, sans fausse pitié. La réalisation manque d’imagination et souffre d’un scénario somme toute prévisible. A.B. Shawky a néanmoins réussi à rendre son duo extrêmement attachant. Un premier long métrage plutôt réussi, en compétition en plus, c’est rare...

ON A VU

Donbass (Un certain regard) de Sergei Loznitsa *** ½

Yomeddine, d'A.B. Shawki ***