L’actrice Malhaar Rathod s’entraîne dans une gymnase de Mumbai, le 10 décembre dernier.

Une place au cinéma de Bollywood, un rêve difficilement accessible

BOMBAY - Il a fallu une minute à Malhaar Rathod, à l’époque adolescente et actrice en herbe, pour se rendre compte de ce que le producteur indien de films de 65 ans lui demandait de faire - et décider de quitter la pièce.

«Il disait qu’il avait un rôle pour moi et ensuite m’a demandé de soulever mon haut. J’ai eu si peur. Je n’ai pas tout de suite su quoi faire», raconte la jeune femme aujourd’hui âgée de 25 ans, vedette montante de la télévision indienne.

Sa rencontre avec la «promotion canapé» de Bollywood illustre le parcours auquel sont confrontés les innombrables aspirants à la célébrité essayant de se faire une place dans le cinéma indien, aussi influent qu’il est endogame et fermé.

L’Inde est le plus gros producteur de films au monde. Avec environ 1800 sorties par an, dans tout un éventail de langues locales, sa production est bien supérieure à celle d’Hollywood. Ses plus grandes vedettes sont adulées comme des demi-dieux.

Nés et élevés pour devenir des vedettes à leur tour, les enfants de célébrités bénéficient d’un coup de pouce et font généralement leurs débuts dans des rôles taillés sur mesure. Mais pour les dizaines de milliers d’anonymes extérieurs au système qui tentent d’y percer, l’usine à rêves peut vite tourner au cauchemar.

Tout débutant à Bollywood découvre la frustration des auditions et des refus en chaîne, doit dépenser une fortune pour se loger dans l’une des villes les plus chères d’Inde ou encore se payer un abonnement onéreux dans une salle de gym pour se forger un corps idéal.

Survivre de petits boulots

«C’est très difficile de réussir à Bollywood si vous n’avez pas de relations. Personne ne va offrir de vous lancer, vous devez faire des petits rôles et vous élever à la force des bras», explique l’acteur Paras Tthukral, qui n’a figuré que dans deux shows télé et quelques films depuis qu’il a déménagé à Bombay en 2008.

«J’ai fait toutes sortes de petits boulots pour survivre. J’ai travaillé dans un centre d’appel, dans une société de cadeaux d’entreprises, en marketing, tout ce qui peut vous passer par la tête», décrit-il.

À 34 ans, il s’est réinstallé l’été dernier à New Delhi, sa ville d’origine, notamment pour des raisons familiales. Mais il n’a en pas terminé avec le cinéma.

«Faire une autre carrière aurait été plus facile, c’est sûr», reconnaît-il. «Mais être un acteur est un rêve devenu réalité.»

Malhaar Rathod fait partie des chanceuses. Depuis l’incident avec le producteur, elle est devenue un visage familier des téléspectateurs indiens, jouant dans la série à succès «Hostages» et apparaissant dans des publicités de cosmétiques de marques internationales comme Garnier et Dove.

Seule pourvoyeuse de revenus d’une famille de cinq personnes, elle espère figurer un jour sur grand écran, la consécration suprême, comme les vedettes Preity Zinta et Deepika Padukone qui ont, comme elle, débuté leur carrière bollywoodienne avec des publicités.

Elle n’ignore pas la fragilité de son relatif succès.

«L’attente de réponses pour des rôles m’a donné bien des nuits d’insomnie», explique-t-elle, se tournant désormais vers la prière et la méditation pour tenter de calmer son anxiété. «Vous ne pouvez pas avoir trop d’attentes, autrement vous serez perpétuellement déçue.»

Car à Bollywood, pour chaque «success story», des dizaines de milliers de personnes restent sur le carreau. Mais l’attraction du cinéma est telle que les files d’attente de candidats continuent de grandir dans les banlieues nord de Bombay, où sont installés les grands studios.

L’acteur Paras Tthukral

«Je deviendrai quelqu’un»

Directeur de casting, Girish Hule a constaté depuis 2014 un doublement du nombre de candidats aux rôles qu’il propose pour des publicités.

«J’ai même eu des docteurs et des ingénieurs qui ont quitté un travail stable juste parce qu’ils voulaient devenir acteurs», raconte-t-il.

«Des années entières passent à attendre l’opportunité qui va permettre de percer. Les gens rentrent chez eux ou prennent d’autres emplois dans l’industrie, travaillant comme stylistes, assistants de réalisateurs ou de casting», déclare-t-il. «Dans certains cas, les gens consacrent cinq années, passent 500 auditions et n’obtiennent jamais un rôle.»

Derrière les paillettes et le glamour, les sentiers de la gloire restent semés d’embûches, qu’il s’agisse des producteurs libidineux ou des mois de chômage.

«Au début, lorsque quelqu’un se comportait mal avec moi, j’avais trop peur d’en parler même à ma mère, car je pensais que ma famille m’empêcherait de continuer ma carrière d’actrice», témoigne Malhaar Rathod.

«Je suis si contente que  #MeToo soit arrivé ici - avant ça, les choses suivaient leurs cours et personne n’en parlait», estime-t-elle, en référence à plusieurs affaires de harcèlement sexuel au sein de l’industrie du cinéma qui ont défrayé la chronique. «Maintenant les hommes sont devenus un peu prudents.»

Pour Paras Tthukral, bien au fait des hauts et - particulièrement - des bas du métier, le jeu d’acteur est comme une drogue. «Mes parents ne comprennent pas mon mode de vie, ils veulent juste que je m’établisse et que je reprenne leur fonds», admet-il. «Une partie de moi veut cela aussi, ça serait une vie plus facile.»

Mais même à Delhi, sa tête est toujours ailleurs - à Bollywood. «J’y retournerai quand j’aurai gagné un peu d’argent», lance-t-il. «Je deviendrai quelqu’un. Je ne sais pas quand la percée surviendra, mais elle surviendra.»