Les jeunes comédiens qui jouent dans le film de Luc Picard, Les rois mongols, qui prend l'affiche vendredi dans les cinémas.

Un Stand By Me à la sauce Octobre

CRITIQUE / On est à Montréal, en octobre 70. Autour de la table familiale, les esprits s'échauffent; dehors, les tanks de l'armée investissent les rues, arrestations et incarcérations massives se succèdent sans que la paperasse administrative n'ait le temps de suivre le rythme; bientôt, le cadavre du vice-premier ministre sera retrouvé dans un coffre de voiture. Bref, la police a d'autres priorités que de retracer quatre gamins fugueurs et une mémé disparue.
Ce que que les autorités ignorent, c'est que ladite mémé a été kidappée. Par les quatre gamins en question. Lesquels se sont inspirés des opérations felquistes défrayant les manchettes. Et c'est sur ces enfants, bien davantage sur la crise d'Octobre, que Luc Picard braque sa caméra, dans Les rois mongols, long-métrage sensible, sincère et touchant qu'il a tiré du livre de Nicole Bélanger.  
Un kidnapping tout ce qu'il y a de plus naïf, car aucun des jeunes ne mesure réellement les lourdes conséquences de leur geste. Leur impardonnable bêtise est pourtabnt étrangement «acceptable», ici. Leurs motivations en appellent spontanément à notre sympathie, puisque Manon (Milya Corbeil Gauvreau, magistrale) et son petit frère Mimi (Anthony Bouchard, craquant) espèrent pouvoir ainsi se soustraire à l'ombre d'un placement en famille d'accueil qui plane sur leur tête. Bref, il s'agit d'«un mauvais coup fait pour de bonnes raisons», dira-t-on en reprenant l'expression dichotomique utilisée par le père de Manon, une préadolescente aussi rebelle que déterminée, et figure centrale de ce récit.
Avant le départ de la bande, son «cerveau» - Manon - «rédigera» une lettre anonyme signée «la cellule famille», en référence directe aux cellules felquistes. Brillante idée scénaristique (issue de l'oeuvre originale), car les notions de famille et de clan sont justement centrales au récit. D'abord, dans la thématique (la cellule familiale menacée d'explosion, à cause de sa pauvreté) et l'esprit clanique qui soude les enfants. Ensuite, dans les liens qui se développeront entre le quatuor et la grand-mère invalide... relation qui offrira son lot de moments touchants.
Luc Picard, malgré sa sensibilité notoire pour l'indépendance du Québec, n'a pas voulu signer un brulôt politique. Il s'est plutôt lancé dans un road-movie juvénile la Stand By Me. Et, aussi incroyable que ça puisse paraître (non qu'il soit un piètre réalisateur, loin s'en faut, mais parce que la barre était immensément haute, le film de Rob Reiner faisant indiscutablement culte), le Québécois y est parvenu de bien belle manière. Tout est là: l'aventure initiatique; l'opposition délicate entre le monde de l'enfance et la réalité des adultes; la solidarité et la complicité rieuse des gamins. Et, en filigrane, le thème douceureux de l'enfance qui fout le camp doucement, bientôt rattrapée par toutes sortes d'emmerdements... Une innocence condamnée d'avance.
Rien de nouveau: au cinéma, on appelle ce genre le «coming of age story». Mais quand tous les bouts de ficelles reliés forment un aussi bel ensemble, débordant de fraîcheur et de tendresse, quelle magie ! Que d'émotion! Ce dont Les rois mongols ne manque jamais. 
Sans larmes préfabriqués, d'ailleurs. Aux lourds violons du mélo, la souriante trame sonore préfère grapiller dans les succès pop et rock de l'époque.
Pas de suspense insoutenable, mais le récit est tendu. Et on n'est jamais trop sûr de la destination qui nous attend, ce qui est déjà un petit miracle en soi. 
Posant sa caméra à hauteur d'enfant, Luc Picard se tient loin des jugements moraux - ce qui donnerait un point de vue adulte aux situations. Or, le monde des «grands» est ici secondaire (même l'oncle, campé par Jean-François Boudreau, absolument parfait): il ne sert qu'à esquisser la chape floue de responsabilités à laquelle la bande cherche à se soustraire). Surtout, il trouve la bonne distance pour filmer ses jeunes comédiens, réussissant à cadrer sans brimer, leur offrant un espace de création fertile, touchant, et réjouissant du début à la fin. 
Les tableaux rendent joliment compte des occupations et préoccupations parfois mystérieuses de l'enfance. De sa liberté. Et de l'énergie de la bande - complétée par Martin, pas insensible au charme sauvage de sa cousine Manon (il est campé par Henri Picard, le fils du réalisateur) et son frère Denis (Alexis Guay) - ou de la fratrie. 
Ce faisant, le film nous replonge dans notre propre enfance. Bref, on est sous le charme (voire même sous le Ducharme, si l'on considère que ces thèmes liés à l'enfance sont éminemment (Réjean) Ducharmiens).
Métaphore
À cause de son décor socio-politique, cette aventure de jeunesse se lit aussi comme la métaphore subtile d'une province en transition: on est à l'heure où le Québec quitte son «enfance» en achevant son émancipation culturelle, politique et religieuse (le film recèle d'ailleurs un joli tête-à-tête où Manon apostrophe hardiement Jésus sur la croix), 
Visuellement, la période historque est très bien mise en images, avec pourtant peu d'artifices: des intérieurs aux papiers peints surchargés, des visages à  moustaches et de la fumée de cigarette partout. Mais nul besoin de paysages urbains, pour bien ressentir le relief d'une époque charnière qui, à sa façon, marquait peut-être le début de la fin des illusions... se demande le spectateur en cours de route.
Au générique :
Les rois mongols
Luc Picard
Milya Corbeil Gauvreau, Henri Picard, Alexis Guay, Anthony Bouchard
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