Un film pour redonner voix au Pontiac

Le vent souffle en rafales glacées, au sommet du stationnement à étages du Casino du Lac Lemay, en ce lundi 30 octobre. Emmitouflée sous des tuques et d’épais manteaux, la petite équipe de tournage du film Le Gratteux s’est rassemblée en cercle serré, façon de combattre les morsures et le bruit du vent, le temps d’organiser une petite séance de breffage en attendant le brelan de comédiennes qui doit les rejoindre bientôt.

La jeune équipe de production montréalaise — Rococœur, petite structure expressément créée pour les besoins de ce long-métrage entièrement tourné en Outaouais — s’apprête à filmer en sol gatinois une poignée de scènes qui, pour une très rare fois, n’auront pas pour décor la région du Pontiac.

Les huit membres échangent questions et directives sur les déplacements de caméra et la luminosité. On révise avec un soin particulier la scène 69-B, qui présente des difficultés techniques liées à sa longueur, conjuguée aux variations de la lumière naturelle. 

La scène sera d’autant plus « compliquée » qu’elle devra absolument « coïncider avec le “magic hour” », précise le coréalisateur Jonathan Beaulieu-Cyr, adossé au vieux pick-up Ford F150 à bord duquel s’installeront les comédiennes. Dans sa bouche, le terme désigne le moment précis où le soleil bascule à l’horizon.

« Et il faut vraiment que tous les plans soient raccords » malgré la lumière du soleil qui déclinera vite, rappelle la coproductrice du film, Fanny Forest, sous le regard approbateur de la coproductrice, Ariane Falardeau St-Amour, qui a aussi la responsabilité de la direction photo du Gratteux.

Sous-entendu : pas de marge d’erreur. L’équipe dispose d’un microbudget de 150 000 $ et le tournage doit être bouclé quatre jours plus tard. Devoir reprendre cette scène le lendemain serait une véritable catastrophe, que personne ici n’ose envisager.

Leur budget, minuscule pour une production de cette envergure (au Québec, un long-métrage professionnel « coûte » entre 1 et 2 millions $, ce qui est déjà peu, au regard de la plupart des productions étrangères), n’inquiète pas outre mesure Renaud Lessard, l’autre coréalisateur du Gratteux.

Pas d’« erreur de GPS » 

Au contraire, ces contraintes financières encouragent l’équipe « à faire de la magie avec tout ce qu’il y a autour de nous », expose cet Aylmerois d’origine. Cet « autour » englobe la centaine de Pontissois et Pontissoises — simples citoyens, commerçants, élus — qui se sont précipités pour aider MM. Lessard et Beaulieu-Cyr à faire des étincelles. Spontanément... et souvent bénévolement. « La MRC du Pontiac s’est montrée très généreuse », précisent les deux coréalisateurs et coscénaristes du film, plein de reconnaissance.

Non seulement s’agit-il du tout premier long-métrage tourné entièrement (ou à 95 %) dans le Pontiac, mais il fait largement appel aux résidents du coin et à leur énergie.

Certes, leur production fait appel aux services d’une dizaine de comédiens professionnels de Montréal — dont Sébastien Ricard, l’Aylmerois d’origine Emmanuel Bilodeau et Barbara Ulrich (Le chat dans le sac). Mais elle comptait essentiellement sur les ressources disponibles sur place. Notamment pour endosser les deux rôles principaux de leur film. Des rôles dévolus à deux adolescentes non professionnelles. 

Les cinéastes ne filment le Pontiac ni par accident, ni par défaut, ni à cause d’une « erreur de GPS » : « C’est une place fantastique... et pourtant ultra-méconnue. » Un décor dont ils voulaient précisément capter « l’ambiance, le feeling très particulier ».  

S’absorber du territoire

« Le bagage historique du Pontiac est très différent [du restant de l’Outaouais]. Son architecture aussi. Et même l’accent des gens », souligne Jonathan Beaulieu Cyr. Un accent qu’on entend trop peu dans le reste du Québec, que ce soit au cinéma ou à la télévision, estime-t-il. « Les Pontissois ne sont pas très habitués à la visite. D’habitude, les camions préfèrent passer au nord de la 148 », enchérit Renaud Lessard. Selon les deux cinéastes, les résidents du Pontiac « souffrent généralement d’un manque d’écoute », et il était temps de « donner la parole » aux beautés et à l’accent pontissois.

Ils se sont mis en mode « vérité documentaire », dans le sillon du cinéma direct. Et ont choisi de tourner leur film en pleine saison de chasse (à l’orignal et au chevreuil), afin de rendre compte de « cette période effervescente, d’une grande vitalité pour eux, y compris économique ». Dès les étapes préliminaires, « on s’est dit : “Allons s’absorber de ce territoire. Essayons !” Et finalement, ce sont les gens du Pontiac qui nous ont inspiré les personnages, l’histoire et même la manière de faire le film », retrace Jonathan Beaulieu Cyr. 

En préproduction, « on a beaucoup creusé l’histoire du Pontiac, sa culture, contemporaine », poursuit Renaud Lessard en mentionnant des recherches effectuées avec la collaboration précieuse de la fondatrice du Festival international du cinéma des femmes de Fort-Coulonge, Suzanne Vallières-Nollet.

« Esprit de famille »

Plus qu’une simple collaboration avec les gens du terroir (partenariats avec des commerçants en échange de visibilité dans le film ; services de traiteur et d’hébergement ; brochette de comédiens non professionnels embauchés à l’issue de séances de « casting sauvage »), l’équipe de production a été comblée en voyant naître un élan de « mobilisation », puis un « véritable esprit de famille » qui dépassait tous leurs espoirs. « L’équipe a vraiment réussi à connecter avec la communauté. »

« C’est l’approche sociodocumentaire qui définit le film », rappelle Jonathan Beaulieu Cyr. « C’est un processus de docu-fiction », expose Renaud Lessard ; du coup, « on est très perméables » aux propositions. 

Ainsi, les auditions (organisées en juin dernier, entre autres à l’École secondaire Sieur-de-Coulonge) ont été si fructueuses que les deux cinéastes ont retravaillé leur scénario afin de pouvoir ajouter une poignée de personnages secondaires, redistribués parmi les jeunes talents non professionnels qui les avaient séduits, même si leur profil ne correspondait pas aux deux rôles principaux.

LES LONGUES JOURNÉES DE DEUX JEUNES COMÉDIENNES

Zoé Audet (16 ans) et Ève-Marie Martin (12 ans) sont les deux vedettes du film Le Gratteux, dans lequel elles incarnent respectivement Lindsay et Justine.

Les deux comédiennes amateures n’avaient jamais fait de théâtre ou de publicité auparavant. Elles ont débarqué aux auditions presque à l’improviste, « pour voir », poussées par la curiosité, mais « sans attentes » ni aucune envie d’amorcer une carrière de comédienne. Sans aucun stress, donc. D’où, sans doute, leur naturel face à la caméra. Lequel a séduit les deux coréalisateurs de ce long-métrage entièrement filmé dans le Pontiac (à une poignée de scènes près, tournées dans le Vieux-Hull et aux abords du Casino du Lac-Leamy). 

Ève-Marie Martin et  Zoé Audet se partagent les deux premiers rôles du Gratteux, dans lequel elles donnent la réplique à Sébastien Ricard et Emmanuel Bilodeau, leurs papas à l’écan.

Zoé est d’ailleurs elle-même une fière Pontissoise. Sa cadette, elle, est Gatinoise. Assises au chaud dans leur chambre d’hôtel, toutes deux attendent patiemment le signal pour rejoindre l’équipe de tournage qui, plantée dans le vent, prépare leur imminente scène. 

Pendant un mois, les deux jeunes comédiennes ont découvert les joies du métier... mais aussi ses rigueurs. Au point qu’après un mois de tournage, aucune des deux demoiselles n’a subitement été frappée par une véritable vocation. « Ma mère est plus excitée que moi » par ce tournage, concède Zoé en riant. 

L’expérience de plateau est globalement « le fun », tout le monde est « gentil et chaleureux », et « ce n’est pas gênant quand on se trompe », résument-elles. Mais « parfois, ce sont vraiment de grosses journées », estime Zoé. 

« Et puis il y a eu trois tournages de nuit », ajoute Ève-Marie, en s’excusant d’avoir « somnolé un peu », la semaine précédente, durant les prises nocturnes d’une scène de camping en bord de lac.

Le scénario leur impose un cadre narratif, mais les deux coréalisateurs du Gratteux, qui cherchent à conférer à leur film une teinte de naturalisme précieux, sont très ouverts à l’idée de laisser aux adolescentes une certaine liberté dans leur façon de se réapproprier les dialogues.

Apprendre sagement leurs répliques et les exprimer face à la caméra ne les a pas décontenancées, en revanche, « on n’aime pas trop improviser », clament-elles, d’un commun accord.

Reste que le tournage les a beaucoup accaparées. Et que concilier un projet cinématographique d’aussi longue haleine avec une scolarité studieuse peut rapidement devenir une gageure. 

« J’ai plein de devoirs cette semaine. Et puis j’ai dû rater plusieurs examens : en maths, en physique, et deux examens de français, aussi », retrace Zoé Audet, qui s’attend à « un mois de rattrapage » probablement « difficile ». « Mais c’est pas si pire », ajoute vaillamment l’élève... en laissant échapper malgré tout une petite moue amère.

UNE COMÉDIE « SOCIO-DOCUMENTAIRE DE FICTION »

Jonathan Beaulieu Cyr et Renaud Lessard, dans la jeune trentaine, se sont rencontrés sur les bancs de l’école de cinéma de l’Université Concordia. Ensemble, les deux cinéastes ont déjà tourné six courts-métrages. L’un d’entre eux, Les enfants sauvages, a été présenté en compétition au festival de Cannes en 2014. Le Gratteux est leur premier long-métrage.

Écriture, réalisation, production... ils se partagent les rôles en fonction du projet. Quitte à se « piler sur les pieds » parfois, convient en souriant M. Lessard, originaire d’Aylmer. 

Jonathan Beaulieu Cyr et Renaud Lessard, coréalisateur et coscénaristes du film Le Gratteux

« Avec nos autres films, l’approche était un peu plus traditionnelle. Pour celui-ci, on s’est dit “Osons prendre de drôles de chemins” », explique Jonathan Beaulieu-Cyr. Cette fois, leur démarche consistait à « sortir des sentiers battus » et du moule de la fiction. De se montrer plus « réceptif » que directif, pour mieux « se laisser surprendre » par tout ce que la région du Pontiac avait à offrir. En chemin, ils ont intégré les atouts naturels ou architecturaux de la région ; ils ont également adapté leur scénario pour pouvoir inclure de nombreux seconds rôles pontissois parmi les comédiens professionnels.

Le gratteux braque ses caméras sur deux mineures qui, devenant les heureuses (mais illégales) possesseures d’un billet de loterie, vont devoir trouver un adulte acceptant d’encaisser à leur place le gros lot qu’elles ont gagné. 

Le récit se déroule à Portage-du-Fort, un village fictif en réalité composé à partir de Fort-Coulonge, et de la douzaine de villages et bourgades de la vaste région du Pontiac ayant accueilli le tournage, tout au long du mois d’octobre.

« Notre défi, dans tout ça, c’était de [continuer à] faire une comédie », sans se laisser complètement happer par le plaisir du regard documentaire », notent les deux complices. 

« Il y aurait énormément de films à faire dans le Pontiac, pas juste celui-là », sourit M. Beaulieu Cyr. 

Le Gratteux ne sortira pas avant l’automne 2018. D’abord en version numérique — et, peut-être sur grand écran, si les échos sont favorables lorsqu’il empruntera le circuit des festivals. La Première du film aura lieu dans le Pontiac, promettent les artisans du film.