François Cluzet joue le rôle du maire d’un petit village qui veut convaincre ses concitoyens de poser nus pour un photographe américain.

Tout le monde tout nu avec Philippe Le Guay

PARIS — En France comme ici, la crise agricole touche gravement des éleveurs à bout de forces. Comme souvent dans son cinéma, Philippe Le Guay a voulu aborder le drame social par l’entremise de la comédie dans «Normandie nue». Il a donc imaginé cette situation délirante où un photographe américain propose aux habitants d’un petit village de poser flambant nus pour sa prochaine œuvre. Flairant la bonne occasion de braquer le projecteur médiatique sur eux, le paysan et maire du lieu va tenter de convaincre ses citoyens. Ce qui ne va pas sans mal…

Q Le personnage du photographe est clairement inspiré de Spencer Tunick, qui regroupe des centaines de personnes pour poser nues. Il débarque dans la campagne avec son assistant en se foutant un peu des paysans. Ce qu’il veut, c’est sa photo…

R Oui. Les Américains, c’est un peu un couple [dans le film]. Il y a le photographe conceptuel et son bras droit. C’est lui qui explique ce que fait l’autre. Je ne voulais pas que le photographe soit le théoricien de son propre travail. Ça m’intéressait que le film porte sur la possibilité de faire une image.

Q Une image de nudité. Comment vous sentiez-vous comme réalisateur avec cette réalité?

R Je suis quelqu’un d’extraordinairement pudique. Chaque fois que j’ai voulu déshabiller des acteurs, j’avais toujours l’impression de m’excuser. Ce qui est très mystérieux, c’est qu’on n’en finit jamais avec la nudité. Même s’il y a eu des milliers de films… Cependant, un acteur qui montre son corps, ce n’est pas banal. Il y a quelque chose qui est émouvant, romanesque, du domaine de l’intime et infiniment mystérieux. Derrière la nudité, il y a la pudeur, l’éducation, le blocage qu’on a avec son propre corps…

Q François Cluzet, qui joue le rôle du maire, disait d’ailleurs : un acteur, ce n’est pas montrer son cul, c’est montrer son cœur.

R Il a bien raison. Cependant, il y a quelque chose qui se passe. François, qui ne voulait pas y aller, et qui est très pudique, finalement, il s’est rendu compte qu’il faisait partie de ce moment, qu’il devait être solidaire… La nudité est souvent associée à la honte. Il suffit de lever ce verrou-là et la honte cède la place à la joie. C’est très libérateur. La veille du tournage, tout le monde avait la trouille. Peu à peu, c’était devenu comme sauter du plongeoir.


« Je suis quelqu’un d’extraordinairement pudique. Chaque fois que j’ai voulu déshabiller des acteurs, j’avais toujours l’impression de m’excuser »
Le réalisateur Philippe Le Guay

Q Fabrice Luchini a longtemps été votre acteur fétiche, puis vous avez tourné avec Jean Rochefort et maintenant, François Cluzet. Vous aimez les acteurs qui ont une forte personnalité?

R J’aime les acteurs. Quand j’étais étudiant [en cinéma], les acteurs n’existaient pas. Il y avait les metteurs en scène, les films, les plans, le découpage… J’étais obsédé par la fabrication du film, le récit. J’ai eu la chance de passer quelques semaines au Conservatoire d’art dramatique et, tout à coup, j’ai découvert l’acteur. Il est là, texte en mains, en jeans et en t-shirt, il lit trois vers de Molière et on est projeté dans les sentiments, ailleurs, dans le génie de la langue. C’est d’ailleurs ce que j’ai un peu recréé dans Molière à bicyclette (2013). L’acteur est devenu au centre de mon travail.

Q Dans Normandie nue, vous devez aussi composer avec les acteurs amateurs. Comment les avez-vous recrutés?

R Pendant un an, j’ai visité les fermes pour l’approche documentaire. Après, on allait prendre un verre de cidre et je leur disais : «Ça vous dirait de jouer dans le film?» Ils me disaient oui. Et je leur disais, à la fin, tout le monde est tout nu dans le champ, est-ce que ça vous embête? Certains me disaient non, d’autres oui.

Q Est-ce que cette démarche a nourri votre scénario?

R Dans les fermes, il y a plein de cas de figure. Je ne pouvais pas tout raconter. Mais j’avais la conscience d’un monde à restituer. Par exemple, l’histoire de cette lutte ancestrale entre ces deux paysans [pour un bout de terre], il y a ça dans tous les villages de France. Je me suis appuyé sur cette réalité.

Q C’est aussi la rencontre de la culture et de l’agriculture, deux mondes qui ne se côtoient pas beaucoup.

R Absolument. C’est vrai que c’est très étanche. La culture est très urbaine. La culture, pour quelqu’un qui habite à la campagne, c’est la télévision. Et un peu Internet. Mais il faut aussi du temps et de l’énergie. Ça ne veut pas dire que les éleveurs n’ont pas le goût et l’intérêt pour ce qui se passe ailleurs, mais leur vie est tellement prenante…

Normandie nue prend l’affiche le 8 juin. Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.