Seule la terre emprunte autant au réalisme social à la Ken Loach qu’à Souvenirs de Brokeback Mountain d’Ang Lee.

Seule la terre: souvenirs du Yorkshire ***1/2

CRITIQUE / Une évidence: on n’a pas deux chances de faire bonne impression avec son premier film. Francis Lee a réussi la sienne. Seule la terre (God’s Own Country), un drame romantique dans la veine autobiographique, se distingue autant par ses qualités esthétiques que son récit subtil sur les difficultés de vivre son homosexualité dans un milieu rural.

Le réalisateur britannique s’est inspiré du cruel dilemme vécu dans sa jeunesse : rester à la ferme ou partir pour poursuivre des études. Il a campé le décor dans son Yorkshire natal, avec une proposition qui emprunte autant au réalisme social à la Ken Loach qu’à Souvenirs de Brokeback Mountain (2005) d’Ang Lee.

Johnny Saxby vit sur la modeste ferme familiale avec son père impotent Martin (Ian Hart) et sa grand-mère Deidre (Gemma Jones). Mal dans sa peau et avec des tendances autodestructrices, il tente de s’évader de son quotidien morne qui l’étouffe en se soulant à mort et en accumulant les passes sans lendemain.

Alors que la saison de l’agnelage approche, le seul candidat à postuler pour leur donner un coup de main est Gheorghe Ionescu (Alec Secăreanu). Le saisonnier roumain se révèle rapidement très habile avec les animaux. Et aussi à cerner la personnalité trouble de Johnny. 

Les deux hommes iront bientôt camper au bout de la propriété pour s’occuper des bêtes. Le vent qui fouette la lande est omniprésent, leur solitude crève l’écran. Les deux hommes vont bientôt en venir aux mains puis s’engager dans un échange sexuel brutal. Les scènes d’amour physique sont explicites, même si le cinéaste refuse l’exhibitionnisme.

 Francis Lee distille cette histoire remplie de non-dits, de peur de l’avenir et de frustrations avec beaucoup d’aplomb, en lumière naturelle et en son ambiant. Entre les scènes crues de mises à bas et de dépeçage, il intercale de magnifiques images de la nature sauvage — une métaphore de l’influence de Gheorghe sur Johnny, qui apprend à regarder ce qui l’entoure avec des yeux nouveaux. Un très beau travail à la direction photo de Joshua James Richards.

Cette maîtrise de la mise en scène, qui a valu à Lee le prix de la réalisation dans la catégorie cinéma du monde à Sundance 2017, force l’admiration pour un premier long métrage. On aurait souhaité, toutefois, une trajectoire dramatique plus imprévisible ainsi qu’une fin moins convenue. C’est du déjà-vu 100 fois. Au moins.

Vrai que l’intérêt est ailleurs dans cette histoire de rédemption, notamment dans le portrait sans compromis de Johnny. Le jeune homme est rustre, aigri et, à la limite, misanthrope. Josh O’Connor (Florence Foster Jenkins) est d’une crédibilité sans failles. Alec Secăreanu (The Saint) lui oppose un Gheorghe sensible et sensé avec un jeu tout en retenue. Ils sont d’ailleurs en nomination pour le meilleur acteur aux prix des films indépendants britanniques (BIFA).

Seule la terre est une méditation universelle sur les difficultés à vaincre les préjugés, à obtenir son autonomie et à accomplir son destin (ou, si on veut, à se libérer de la vie par procuration imposée par son entourage). Il révèle aussi qu’il faudra surveiller avec attention ce qu’il advient de Francis Lee dans le futur.

AU GÉNÉRIQUE

  • Cote: ***1/2
  • Titre: Seule la terre
  • Genre: drame
  • Réalisateur: Francis Lee
  • Acteurs: Josh O’Connor, Alec Secăreanu, Gemma Jones, Ian Hart
  • Classement: 13 ans et plus
  • Durée: 1h44
  • On aime: l’esthétique. Le naturalisme de la réalisation. Le duo d’acteurs
  • On n’aime pas: La trajectoire prévisible