Safy Nebbou

Safy Nebbou: Une femme peut en cacher une autre

Le vol d’identité est dans l’air du temps, mais celui de «Celle que vous croyez» s’avère particulier. Pour épier son amant moins âgé, une universitaire de 50 ans se crée un faux profil de jeune femme sur les réseaux sociaux. Ce qui commence comme un jeu va prendre une dimension plus sérieuse — et dramatique — lorsqu’elle tombe virtuellement en amour du meilleur ami de son copain.

Safy Nebbou (Dans les forêts de Sibérie) met en scène un mélange de drame sentimental et de suspense sur les variations vérité/mensonge, porté avec sa grâce habituelle par une Juliette Binoche à fleur de peau. Le Soleil l’a rejoint en Grèce, où il séjournait en vacances, pour discuter de ces «Liaisons dangereuses 2.0».

Q Qu’est-ce qui vous a séduit dans le roman de Camille Laurens?

R Plusieurs choses. Il y avait déjà dans la narration une structure hitchcockienne. Ensuite, plusieurs thématiques m’intéressaient : les réseaux sociaux, la vie affective et sexuelle de la femme de 50 ans… Il me semblait voir dans cette proposition quelque chose qui était de l’ordre du cinéma.

Q Vous évoquez le désir chez la femme de 50 ans, pourtant Claire (Binoche) cherche plutôt à se réinventer sous l’identité de Clara, qui a la moitié de son âge.

R Ce que ça raconte en partie, c’est que si elle s’assumait et arrivait une forme d’estime d’elle-même — elle se sent moche—, ce serait différent. La seule façon de vivre son histoire d’amour est dans le fantasme.

Q Fantasme, le mot est juste. Elle veut sublimer le fait qu’elle a été profondément humiliée lorsque son mari l’a quitté.

R C’est une femme blessée. Ce film fonctionne sur le mode de la poupée russe. Il y a des éléments qu’on découvre au fur et à mesure. Ce n’est qu’à la fin qu’on saisit l’ampleur de sa tragédie.

Q Sans trop en révéler, contentons-nous de dire qu’elle est dépendante à l’amour.

R J’ai envie de dire qu’elle n’est pas la seule (rires). Et les réseaux sociaux alimentent ce fantasme où tout est possible alors qu’on ne sait pas trop qui se cache sous le profil. Ça crée une forme de désir parce qu’on ne se voit pas, on ne se touche pas… Ce film n’aurait pas pu exister sous cette forme il y a quelques années. Je trouvais ça intéressant d’utiliser les réseaux sociaux d’une autre façon que dans les films d’horreur hollywoodiens. Celle qui se sert de cette entourloupe est une femme cultivée, plus intéressée par la littérature, qui utilise les médias sociaux sans trop les connaître. C’était ce qui m’intéressait, de la voir se démener dans cet univers.

Q Parlant de littérature, ce n’est pas un hasard si elle enseigne Les liaisons dangereuses (1782) de Pierre Choderlos de Laclos au début du long métrage. Autre temps, mais presque mêmes mœurs — seul le médium a changé.

R Complètement. C’est une forme de Liaisons dangereuses 2.0. C’est peut-être de là que lui vient l’idée d’utiliser les réseaux sociaux… Le film surfe sur le vrai et le faux, le réel et le virtuel, la littérature en fait partie aussi, d’une certaine manière. Il y a un jeu ludique entre elle et le spectateur puisqu’il est au courant de sa falsification.

Q À l’ère du paraître, les réseaux sociaux sont une manipulation de notre image publique. Le film pousse la logique plus loin.

R Claire est elle-même une forme de mise en abime. Elle joue un rôle et se prend au jeu. On a la possibilité de se réinventer une vie. Il y a, dans notre rapport aux réseaux sociaux, quelque chose de l’ordre de la dépendance. Je pense que la surconnexion appelle à la déconnexion. On cherche tous des moments de solitude loin de tout ça.

Q Il est beaucoup question du double dans ce film. Ce que vous avez voulu traduire sur le plan esthétique par l’utilisation d’effets miroirs et de reflets, notamment dans les cadrages. Est-ce que je me trompe?

R Non. Je suis parti d’une idée simple : un ordinateur qui n’est pas ouvert, c’est un fond noir qui reflète votre propre image. Cet ordinateur est une boîte à secrets dans laquelle on entrepose nos souvenirs, notre mémoire. J’ai eu envie de jour sur les cadrages, la symétrie, les miroirs, les réflexions, l’image de soi… J’ai eu aussi envie de jouer sur le vertige dans lequel Claire se trouve, un danger permanent.

Q Le personnage de Claire est de tous les plans, ou presque. Avez-vous envisagé de confier le rôle à Juliette Binoche dès le départ?

R Oui. C’était la première fois que ça m’arrive. En écrivant le scénario, j’avais Juliette en tête et, par chance, elle l’a lu et dit oui tout de suite. Dans nos actrices françaises, je me suis dit qu’il n’y en avait pas beaucoup qui étaient capables d’aller assez loin pour donner une dimension autre au personnage que mécanique. J’avais la sensation, et elle le prouve amplement dans le film, qu’elle pouvait donner quelque chose de très profond et intime. Après l’avoir lu, j’ai vu qu’il y avait quelque chose qui résonnait en elle. Et je parle de la femme plus que de l’actrice.

Q Et le rôle de Nicole Garcia dans la peau de la psy à qui Claire se confie, et nous raconte son histoire, est-ce que c’est venu d’emblée?

R Non. Dans le roman, le psy est un homme. Pendant au moins un an et demi, j’ai écrit pour un homme. Et j’ai même cherché un acteur pour le rôle. Jusqu’au jour où, en discutant avec une amie dramaturge, elle m’a dit : pourquoi pas une femme? Je me suis imaginé les mêmes dialogues avec une femme et j’ai trouvé que ça prenait une autre puissance. J’avais pensé à Nicole Garcia et à Charlotte Rampling, et finalement, c’est Nicole qui a eu le rôle.

Q En terminant, est-ce que vous amorcez le tournage de L’œil du loup après vos vacances?

R Non, c’est compliqué parce que le film se tourne dans cinq pays, dont le Canada, en Alberta. Daniel Pennac a lu le scénario et est très emballé. On va dire que c’est en cours.