Bill Skarsgard dans le rôle du clown maléfique du film Ça

Quand les clowns sont-ils devenus méchants?

NEW YORK — Son nez était rond et rouge, son visage aussi blanc qu’un drap. Sa bouche était exagérément agrandie par le maquillage et ses sourcils étaient deux arches noires peintes ridiculement haut sur son front.

Voilà à quoi ressemblait Bozo le clown, qui a diverti les enfants pendant des décennies lorsque la télévision n’en était encore qu’à ses balbutiements. Aujourd’hui, bien des gens considèrent ce look comme étant grotesque et sinistre.

Le décès de l’interprète de longue date de Bozo, Frank Avruch, le 21 mars, a donné lieu à des réactions contradictoires allant des doux souvenirs pour certains aux frissons pour d’autres qui associent davantage les clowns au film Ça (It), inspiré du roman éponyme de Stephen King.

Ce qui soulève la question suivante: quand exactement les clowns sont-ils passés de sympathiques bouffons à monstres menaçants? Eh bien, attachez bien vos énormes souliers parce que les experts ne sont pas tous d’accord.

Phnomène nouveau

David Carlyon, un auteur, dramaturge et ancien clown ayant travaillé pour les cirques Ringling Bros. and Barnum & Bailey dans les années 70, soutient que la peur des clowns est un phénomène relativement nouveau issu de la contre-culture des années 60 et s’étant affirmé comme un incontournable de la culture populaire dans les années 80.

«Il n’existe aucune peur ancienne des clowns», affirme-t-il. Selon M. Carlyon, les clowns ont été considérés comme gentils et drôles pendant deux décennies avant l’inévitable ressac auquel ont contribué le roman Ça, le film Poltergeist, l’interprétation du Joker par Heath Ledger, Krusty,le clown misanthrope de la série animée Les Simpson, le groupe Insane Clown Posse ainsi que Homey D., le clown de l’émission In Living Color.

Frank Avruch (Bozo le Clown), avec son agent Stuart Hersh et Carroll Spinney (Big Bird de Sesame Street) en 2009. Avruch est décédé mercredi dernier, à l'âge de 89 ans.

«Tout ce qui est glorifié et aimé ne serait-ce qu’une seconde dans sa vie prête le flanc aux critiques», indique David Carlyon. «Dans l’état actuel des choses, il n’existe aucune preuve que les enfants avaient peur des clowns dans les années 40, 50, 60, 70.»

Toujours parmi nous

Pas si vite, répond Benjamin Radford, rédacteur en chef du magazine Skeptical Inquirer qui a écrit un livre sur le sujet, Bad Clowns. D’après lui, les clowns méchants ont toujours été parmi nous.

«C’est faire fausse route que de se demander quand les clowns sont devenus méchants parce que, historiquement parlant, ils n’ont jamais été très gentils. Ils ont toujours eu ce côté très ambigu», dit-il.

«Parfois, ils sont gentils, parfois, ils sont méchants. Parfois, ils vous font rire. Parfois, ils rient de vous.»

M. Radford fait remonter les origines du clown méchant jusqu’à la Grèce ancienne. Il établit une relation entre lui et les fous du roi, de même qu’avec Arlequin. Il souligne que Punch, une marionnette malveillante qui frappait fréquemment Judy, sa compagne, avec un bâton a fait sa première apparition à Londres dans les années 1500. «Ce clown massacreur et tueur de bébés est adoré par les Britanniques de tous âges.»

Les clowns en Amérique du Nord sont liés aux cirques et avaient pour mission, à leurs débuts, de divertir les adultes. Leur histoire a toutefois fait un détour dans les années 50 et 60 lorsque Bozo et Ronald McDonald sont devenus les «clowns américains par excellence» pour les enfants.

Mais le plus sinistre des clowns attendait patiemment son jour de gloire. «Stephen King n’a pas inventé le clown malfaisant. Il existait bien avant lui. Mais ce qu’il a fait, c’est vraiment montrer l’autre côté de la médaille», ajoute-t-il.

Le fait que la question fasse l’objet d’un débat n’a pas empêché M. Radford de rendre hommage à Frank Avruch, le premier acteur à avoir incarné Bozo dans une émission télévisée nationale. Sans les clowns vertueux, l’existence des mauvais n’aurait aucun sens.