Une famille syrienne, qui met en scène une famille tapie dans son appartement de Damas alors que la guerre fait rage à l’extérieur, sera présenté dans le cadre du Festival du film de l’Outaouais le samedi 24 mars à 17 h au Cinéma 9 et le lundi 26 mars à 19 h au Cinéma Aylmer.

Pris au piège de la guerre

PARIS — Une famille syrienne est un film coup de poing qui immerge le spectateur dans le quotidien de la guerre. Pas celui des soldats. Celui des civils pris au piège de leur appartement alors que les conflits font rage. Présenté à la Berlinale de 2017 où il a remporté le Prix du public de la section Panorama, le poignant drame de Philippe Van Leeuw a depuis remporté six Magritte (les Oscars belges), dont meilleur film, réalisation et scénario. Le Soleil a rencontré son auteur à Paris pour discuter de sa nécessité, malheureusement toujours d’actualité.

Q: Vous êtes arrivés à la réalisation sur le tard. Qu’est-ce qui vous a pris tout ce temps ?

R: J’étais très heureux comme [directeur photo]. J’ai écrit longtemps, depuis 1995. Et puis, quand j’ai fait Le jour où Dieu est parti en voyage (2009), là, c’est devenu une nécessité et j’ai sauté le pas. L’idée de pouvoir prendre à bras le corps des sujets qui sont plus grands que nous et qui nous racontent profondément, ça me semblait important. Parler des gens ordinaires quand ils sont placés dans des situations extraordinaires. C’est ce que j’essaie de faire.

Q: Est-ce de ce désir qu’est née l’idée de tourner Une famille syrienne ?

R: Quand les événements ont éclaté en Syrie, on était dans la queue de la comète du Printemps arabe. J’ai vu tout de suite qu’on tournait le dos à la Syrie. Ce n’était pas de l’abandon, plutôt de l’indifférence, comme si ça n’avait pas vraiment lieu alors qu’en réalité les gens manifestaient dans les rues, se faisaient tirer dessus par des snipers ou torturer. Il m’avait fallu 10 ans pour comprendre que je pouvais faire quelque chose sur le génocide rwandais, qui m’avait profondément choqué. Et là, j’étais dans ce même état de choc, cette même indignation, de voir qu’on ne faisait rien. Je cherchais la clé jusqu’à ce que [je croise] une jeune femme avec qui j’avais travaillé et qui était de passage à Paris. Je lui ai demandé comment ça allait pour sa famille et elle m’a dit : « Ça fait trois semaines que mon père est enfermé dans son appartement et qu’il ne peut pas sortir parce qu’il y a des combats autour de chez lui. » C’est ce qui m’a permis de mettre mon système en place.

Q: Un drame qui respecte les unités de temps, de lieu et d’action…

R: Parce que je voulais que ça aille vite, que le film soit facile à fabriquer. Ça a pris trois ans et demi et, malheureusement, la guerre est toujours là.

Q: C’est un huis clos, celui de l’appartement, ce qui présuppose certaines difficultés de tournage…

R: Non. Je pourrais faire un huis clos en pleine nature. Le fait d’être dans cet appartement se justifiait parce que j’adopte le point de vue de ces gens — il n’y a aucune raison que je sorte. On écoute avec eux cette guerre qui fait rage autour de leur maison, mais on ne voit quasiment rien. C’est plus intéressant que la montrer. On a un rapport au son qui est plus instinctif et viscéral qu’à l’image, qu’on analyse malgré tout.

Q: Il y a tout de même certaines scènes qui sont d’une violence presque insoutenable. Est-ce que ça posait un défi particulier à filmer ?

R: C’est très difficile à faire. D’abord parce qu’on veut le faire pour que ce soit regardable. Et acceptable. Il s’agit de rester digne et mesuré. En même temps, cette question du viol comme arme de guerre est une préoccupation que j’avais depuis très longtemps. Chaque fois, ce sont les femmes qui trinquent. J’aurais pu faire une ellipse, mais ça m’aurait apparu comme de la couardise. Le film aurait tout perdu si on n’avait pas affronté ça. Et comme spectateur, un moment dans notre vie, il est bon qu’on soit confronté à ça, sans que ça crée de dommage. On a filmé en plans-séquences, comme si c’était du documentaire. Mais comme on a neuf ou dix prix du public…

Q: Peut-être est-ce aussi parce que les gens s’identifient à cette mère courage qui tente de protéger sa famille de l’horreur, mais qui a aussi ses zones d’ombres et pose, en conséquence, des gestes très discutables. Est-ce que ça a été un personnage difficile à composer ?

R: Oui. Non, en réalité (rires). Je savais que j’allais poser ces deux femmes en opposition. Une qui prend les coups pendant que l’autre interdit d’aller à son secours pour sauver le reste de la famille. Il y a cette préoccupation d’explorer le conflit entre l’instinct de survie et la raison. Dans les situations comme celle-là où on est pris au piège et où on prend des décisions réflexes, c’est notre corps qui nous dirige. [La mère] fait ce que son instinct lui dicte. Qui va la condamner ? Elle a ses fragilités, mais toutes les bonnes raisons du monde. Mais les États qui avaient la capacité d’agir [en Syrie] et qui n’ont rien fait, je les condamne.

Q: Dans ce contexte, le choix de l’actrice et réalisatrice Hiam Abbass pour interpréter cette mère coulait de source ?

R: Oui. C’est une passionaria palestinienne, très engagée politiquement et qui a pris ce film à bras le corps.

Q: Il n’était pas possible de tourner en Syrie, pour des raisons évidentes, mais vous avez choisi Beyrouth, ce qui est loin d’être évident. Pourquoi ?

R: Je n’avais qu’une seule peur : qu’on manque d’authenticité. Je ne suis pas Syrien, je n’ai pas connu la guerre. Mais tous les acteurs du film, du gamin jusqu’au grand-père, ont tous une expérience personnelle du conflit armé. J’avais besoin que cet appartement ne soit pas une fabrication. Le Liban et la Syrie sont deux pays qui se ressemblent. En plus, je pouvais avoir une distribution syrienne, ce qui aurait été impossible à Paris ou à Bruxelles. Ils m’ont donné une garantie que ça se passait bien comme ça.

Q: Jusque dans l’obstination de la mère de ne pas quitter son domicile malgré la violence des conflits autour ?

R: Ce sont des réfugiés palestiniens à Damas [la capitale de la Syrie]. Elle se reconstruit un monde qu’elle ne veut pas quitter. J’ai beaucoup pensé aux Juifs allemands en faisant ce film. Ils se pensaient d’abord Allemands avant d’être juifs. Ils ne sont pas partis. Personne ne veut quitter sa maison. On se dit : « si c’était moi, j’aurais toute la misère du monde à partir. » J’ai essayé d’éviter tout particularisme et fait en sorte que toute forme d’exotisme soit évacuée. Ce sont des gens de classe moyenne, qui vivent comme nous. C’était important que cet appartement ressemble à quelque chose dans lequel nous pourrions vivre...

Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.