Le réalisateur François Ozon à la Berlinale, où son film «Grâce à Dieu» a récolté le grand prix du jury, en février

Présenté au FFO, «Grâce à Dieu» met en lumière la fragilité masculine

Le point de départ de «Grâce à Dieu» est la fragilité masculine, expose son réalisateur, le Français François Ozon, qui sera de passage ce samedi au Festival du film de l’Outaouais pour accompagner la projection de son film, en grande première nord-américaine.

« Je voulais montrer des hommes qui expriment leur émotion, leur sensibilité. On a l’habitude, au cinéma, de montrer toujours les hommes dans l’action et les femmes dans l’émotion. Là, j’avais envie d’inverser les choses par rapport à d’autres films que j’ai pu faire autour de portraits de femmes [8 femmes, Swimming Pool ; Jeune et Jolie ; Potiche, entre autres]. Là, tout est centré autour des hommes. »

Son film aborde de plein fouet le scandale des prêtres pédophiles, en s’intéressant au microcosme lyonnais.

Avant même de prendre sa caméra, François Ozon dit avoir pris la précaution de faire « une longue enquête d’investigation » sur « l’affaire Preynat », qui a éclaboussé l’Église catholique et qui continue de défrayer les manchettes.

Bernard Preynat est ce prêtre que l’Église française a conservé dans son giron, alors qu’il avait reconnu à plusieurs reprises les gestes d’attouchements sexuels sur mineurs qu’on lui reprochait. Tout comme son supérieur direct, le cardinal Barbarin, le père Preynat est nommément montré dans ce film fortement marqué par son approche documentaire – même s’il s’agit au final d’une fiction. 

Le 7 mars dernier – à peine quelques semaines après la sortie du film – le procès de Monseigneur Barbarin s’est soldé par un verdict de culpabilité. La Justice française a condamné le cardinal à 6 mois de prison avec sursis pour non-dénonciation des actes reprochés au père Preynat... dont le procès est quant à lui prévu pour la fin de l’année 2019.

Double affliction

Les victimes du prêtre s’étaient regroupées au sein d’un groupe de soutien et de dénonciation. Le film de Ozon retrace la longue route menant à la création de La parole libérée, cette association qui recense plus de 80 personnes s’affichant comme des victimes de ce prêtre.

« Ce qui m’intéressait, c’était de rendre justice à ces victimes. Je voulais montrer que ces gens avaient pris beaucoup de risques en libérant leur parole. » 

François Ozon, au côté de Melvil Poupaud (Alexandre, victime) et de Bernard Verley (le père Preynat).

Le cinéaste parle de « contamination de la parole », en évoquant le fait que, une fois libérée, cette parole est comme un torrent qui éclabousse tout le monde, pas seulement les institutions religieuses mais aussi l’entourage des victimes : le poids que cela fait peser au sein de la cellule familiale de chacun ; la culpabilité des parents qui n’ont pas réagi adéquatement à l’époque, etc.

François Ozon a voulu témoigner de la « double peine » de ces hommes. À l’évidente « première souffrance » vécue dans l’enfance, et parfois traînée tout au long de leur vie, s’ajoute cette douleur vécue autour de la quarantaine, parce qu’en bravant le silence « ils provoquaient beaucoup de choses violentes ou négatives autour d’eux ».

« Ça demandait beaucoup de courage, d’oser parler. Quand un enfant est abusé, c’est une bombe à retardement. » Une bombe qui « atteint toute la famille », souligne-t-il.

« Ça réveille la culpabilité des parents. Ça peut parfois créer des [tensions] au sein des familles. » Et puis de telles « confessions » sont « souvent remises en cause » dans les familles catholiques et bourgeoises, ce que dépeint aussi Grâce à Dieu, en prenant soin de « montrer tout l’entourage, enfants, épouses, parents ». 

Le discours qu’on renvoie aux victimes est teinté de « Pourquoi t’as pas parlé plus tôt ? Pourquoi t’as pas été capable ? », souligne le réalisateur, pour qui « c’était intéressant de rendre compte de tous ces processus, de montrer que les gens ont besoin de temps pour assumer ce qu’ils ont subi ». Et aussi « d’accepter qu’ils ne sont pas forcément coupables... alors que, souvent, les prédateurs, les pédophiles, arrivent à avoir une emprise sur vous. Ils vous enferment dans un secret et dans une culpabilité. Il faut beaucoup de temps pour s’en libérer et s’assumer. »

Foi déçue

S’il dit aujourd’hui avoir abjuré sa foi chrétienne, François Ozon ne cache pas son « éducation catholique ». « J’ai fait mon catéchisme et ma première communion et je suis très heureux d’avoir eu cette éducation religieuse, parce que c’est intéressant, d’un point de vue culturel. Et ça m’a donné aussi, peut-être, le goût du péché et de la transgression – ce qui est très utile quand on est un artiste », déclare-t-il, sourire en coin.

Il a toutefois « perdu la foi assez vite », à l’adolescence, lorsqu’il a commencé à prendre conscience de toutes « les contradictions qu’il y avait entre le discours des Évangiles, que je trouvais très beau, et les gens qui nous inculquaient ça, et qui avaient à mon avis des comportements qui allaient à l’encontre du message du Christ. » 

Il reproche aussi à l’Église son « hypocrisie par rapport à sa manière de voir la sexualité ». Et regrette que nombre de catholiques convaincus et pratiquants « manquant de générosité, d’ouverture et de tolérance », ce qui revient à faire abstraction des principes du Christ, et qui constitue à ses yeux « une contradiction entre les actes et les paroles ».

La religion, « je m’en suis donc détaché assez facilement. Ça s’est dissipé naturellement... même si j’ai encore aujourd’hui des réflexes de faire prières quand je suis dans l’avion, parce que j’ai très peur », avoue-t-il.

Son film est construit comme une course de relais dans laquelle trois victimes (jouées par les comédiens Melvil Poupaud, Denis Ménochet et Swann Arlaud) se passent le flambeau. Une course ponctuée de flash backs remontant à l’époque où ces adultes, alors scouts, étaient sous l’autorité du père Preynat. 

Sans rien montrer d’abjectement concret, « il fallait montrer les circonstances dans lesquelles ça s’était passé ».  

Il semblait alors « intéressant d’incarner ces actes, de montrer toute la violence que représente le corps d’un adulte à côté de celui d’un enfant ». Et, plus encore, de « montrer l’état de sidération des enfants qui sont abusés ». Ces jeunes victimes « sont sous emprise et se jettent dans la gueule du loup sans s’en rendre compte. C’est une fois adultes, qu’ils comprennent l’horreur de la réalité qu’on leur a fait subir. »

Situations complexes

Ozon a pris garde de ne « pas faire de film manichéen », autour des notions de responsabilité, de pardon et de sanction. La réalité n’est pas noir et blanc, avec d’un côté les victimes (dont il prend assurément fait et cause) et les bourreaux de l’autre.

« En enquêtant, je me suis rendu compte que rien n’était évident, que tout était complexe » et que les réactions étaient multiples, d’une famille à l’autre. « Certains pensaient bien faire, y compris au sein de l’Église. Eux-mêmes étaient victimes de siècles de traditions, d’une hiérarchie, d’une communication catastrophique » au sein des institutions ecclésiastiques. 

Sans rester neutre, mais en évitant de juger les personnages, le cinéaste « essaie de montrer le parcours de chacun, avec sa propre logique. Même ce prêtre [Preynat] qui est complètement “hors-sol”, qui n’a pas pris conscience des horreurs qu’il a fait subir, et qui remet ça sur le dos de sa hiérarchie. J’ai essayé de traduire toute cette complexité, cette irresponsabilité ». 

Le titre de son film vient d’ailleurs d’un dérapage langagier du cardinal Barbarin qui, en conférence de presse, a osé dire : « Grâce à Dieu, tous les faits [allégués, à l’époque] sont prescrits ! »

La condamnation à 6 mois avec sursis qui concerne le cardinal Barbarin peut sembler peu de chose, au regard de la douleur de toutes ces victimes. Pourtant, ce verdict de culpabilité tombé le 7 mars (le prélat a annoncé qu’il ira en appel) demeure « symboliquement très important », soutient M. Ozon. 

« En France, ç’a été un cataclysme, parce que tout le monde pensait qu’il ne serait pas condamné. Cette condamnation est vue par les victimes comme un signe très positif de la reconnaissance de leur état », malgré les arguties juridiques pour « protéger l’institution ». « C’est un très grand pas pour les victimes ».

« Une balle dans le pied »

C’est en revanche un pas en arrière pour le Vatican. 

Le cardinal pris en faute a aussitôt soumis sa démission au pape... qui l’a refusée la semaine dernière, souligne François Ozon. Un « signal absolument catastrophique », qui ne fait que mettre en évidence le « double discours » de l’Église en général et du pape François en particulier, interprète le cinéaste. 

Comment avoir confiance dans la parole d’un souverain pontife qui « prône la tolérance zéro au sein de l’église », mais qui « refuse la démission d’un cardinal qui incarne justement l’omerta au sein de l’Église » ? « Il y a un gouffre entre les paroles et les actes... En faisant ça, il [le pape] se tire une balle dans le pied ! » 

Lui qui incarnait justement un vent d’évolution « est en train de prouver qu’il déçoit beaucoup de monde ».

Le geste est d’autant plus ahurissant qu’un grand « Sommet sur la protection des mineurs dans l’Église » s’est ouvert au Vatican le 21 février – soit la veille de la sortie du film. 

« Je crois que le problème de l’Église, c’est d’avoir pendant trop longtemps considéré la pédophilie comme un péché comme un autre, au même titre que l’homosexualité, l’avortement ou l’adultère. La société a évolué ; l’Église est en retard. Ils n’ont toujours pas pris conscience de la gravité de la situation. »

Constatant que « l’Église n’évolue pas sur la sexualité » ni sur « l’ordination des femmes », et face aux récents scandales concernant les religieuses abusées par des prêtres, François Ozon s’avoue « plutôt pessimiste » quant à l’avenir de l’Église.

« Il faudrait une révolution... », postule Ozon. Mais la « communauté catholique » a pris des rides.

« J’ai été estomaqué, en faisant mon enquête, de voir à quel point ce sont [essentiellement] des personnes âgées ! À 70 ans, est-ce qu’on a envie de révolutionner l’institution ? Bien sûr que non. Alors c’est à la base de faire bouger les choses... », exhorte François Ozon, « très content » de venir présenter le film au Québec, qui n’est pas épargné par les problèmes de pédophilie au sein de l’église.

Grâce à Dieu sera projeté le 23 mars à 21 h (Cinéma 9) et le 25 mars à 21 h (Cinéma d’Aylmer).