Paradis explore la période de la Shoah, mais sans avoir des juifs comme personnages principaux…

Paradis: l’enfer sur Terre ***

CRITIQUE / Il y a trois ans, Andreï Kontchalovski a obtenu le très mérité Lion d’argent de la meilleure réalisation à Venise pour Les nuits du facteur, qu’on a pu voir ici au début de l’été. Deux ans plus tard, il a obtenu le même prix pour Paradis, qui prend maintenant l’affiche. L’exploit est d’autant plus remarquable qu’après les ruines des goulags, le cinéaste russe nous plonge cette fois dans l’enfer sur Terre des camps de concentration… Avec un parti pris esthétique très fort.

À 80 ans et sa période hollywoodienne (Runaway Train, Tango & Cash) loin derrière lui, Kontchalovski peut se permettre de faire un cinéma sans compromis. Avec Paradis, il explore la période de la Shoah, mais sans avoir des juifs comme personnages principaux…

La proposition est risquée, mais fertile puisqu’elle ramène à l’avant-plan ceux qui demeurent habituellement dans la marge ou sont réduits à la caricature. 

Son scénario, écrit avec Helena Kiseleva comme le précédent, suit les destins croisés d’Olga (Julia Vysotskaya), une aristocrate russe membre de la Résistance française; de Jules (Philippe Duquesne), un collaborateur français petit-bourgeois, et d’Helmut (Christian Clauss), un officier SS issu de la noblesse allemande. 

Kontchalovski a choisi de les faire défiler devant la caméra, avec une pellicule d’époque en noir et blanc et dans un format historique 4/3. On ne sait pas qui recueille leurs propos, mais il s’agit du point de vue du spectateur sur leur récit. Des segments en prises de vue réelles de leur témoignage y sont intercalés.

Malgré ceux-ci, l’ensemble s’avère assez statique et, parfois, fastidieux. Mais le reste du temps, la narration est glaçante, en particulier pour Olga, qui se retrouve au camp de travail pour avoir caché deux garçons juifs dans son appartement (elle est arrêtée par Jules). 

Sa stupeur et sa terreur initiales se transforment en un état de choc permanent: «Après, on ne ressent ni peur ni douleur. Plus rien», dit-elle. N’empêche. La femme se met en mode survie, prête à souffrir de toutes les humiliations si elles lui permettent de voir la lumière d’un autre jour. Julia Vysotskaya, doublement récompensée en Russie pour ce rôle, se révèle absolument bouleversante.

Malgré tout, la fascination (un peu morbide) qu’exerce Paradis provient du lent travail d’épluchage exercé sur les deux personnages masculins. Le cinéaste cherche à démontrer comment deux hommes en apparence normaux se métamorphosent en monstres lorsque les conditions sont réunies.

Le maniéré Jules ne démontre jamais de remords ou de regrets dans son travail de fonctionnaire de la police française qui consiste à conduire les gens à l’abattoir. Il collabore avec l’envahisseur pour préserver son paradis, une maison de campagne avec sa femme et son garçon.

Le raffiné Helmut rédige une thèse sur Tchekhov et aime Brahms avant la guerre, mais il se révèle peu à peu un impitoyable nazi qui rêve d’un paradis allemand sur Terre. Au fur et à mesure qu’il grimpe en rang et en zèle, il révèle sa vraie nature. Sur laquelle Olga, qui devient sa protégée, ferme les yeux dans l’espoir d’accéder à un paradis sans barbelés…

La mise en scène de Kontchalovski vise à créer un effet de distanciation, notamment par son montage hachuré qui coupe grossièrement les entrevues. On ne perd jamais de vue qu’il s’agit d’un film. Si perturbant soit-il. Et la finale, sur une note d’espoir, est magnifique.  

AU GÉNÉRIQUE

  • Cote: ***
  • Titre: Paradis
  • Genre: drame de guerre
  • Réalisateur: Andreï Kontchalovski
  • Acteurs: Julia Vysotskaya, Christian Clauss, Philippe Duquesne
  • Classement: 16 ans et plus
  • Durée: 1h50
  • On aime: le parti pris esthétique. La bouleversante Julia Vysotskaya 
  • On n’aime pas: un certain statisme