Glen Close est favorite pour l'Oscar de la meilleure actrice grâce à son rôle dans L'épouse.

Oscars: le gala radioactif

BILLET / Heureusement que le ridicule ne tue pas. La cérémonie des Oscars serait chose du passé. Une controverse n’attend pas l’autre. Au point, comme je l’écris chaque année, où on perd de vue que ce gala radioactif est censé honorer les meilleures productions cinématographiques de 2018 — assez relevées pour cette 91e édition. On y revient plus bas.

Tout était plutôt bien parti cette fois, contrairement à certaines éditions. L’an passé, les Oscars étaient empêtrés dans les soubresauts du #moiaussi. Rappelez-vous, les actrices habillées en noir (plusieurs acteurs aussi) pour dénoncer le harcèlement et les agressions sexuelles dans la société, en général, et dans le milieu du cinéma en particulier.

En 2017, on avait eu droit au fiasco de la mauvaise remise du prix du meilleur film à La La Land, finalement remporté par Moonlight dans la confusion totale. C’était aussi le premier gala après l’assermentation de Donald Trump à la présidence, on craignait (ou on espérait) des déclarations politiques intempestives. Fausse alerte.

Quant aux campagnes 2015 et 2016, elles s’étaient déroulées sous le vocable #OscarsSoWhite (Oscars tellement blancs). Dans ce cas précis, la situation s’est un peu améliorée. En 2018, une étude de l’Université de la Californie du Sud a recensé que dans 28 des 100 films les plus populaires, les premiers rôles étaient tenus par des membres de «groupes ethniques sous-représentés», la plus importante proportion depuis les débuts de la recension au milieu des années 2000.

Justement, on avait prévu, cette année, confier l’animation de la soirée cette année à Kevin Hart. Des gazouillis aux relents d’homophobie ont refait surface, l’acteur noir s’est excusé et a pris les jambes à son cou. L’Académie a été incapable de trouver un remplaçant. La tâche est devenue un véritable champ de mines…

On a opté pour une formule avec l’accent sur les présentateurs vedettes, comme Daniel Craig, Charlize Theron, Chris Evans, Brie Larson et Whoopi Goldberg. Comme chaque année, les gagnants de la statue du meilleur acteur — Frances McDormand, Allison Janney, Gary Oldman et Sam Rockwell — remettront le précieux prix à ceux qui leur succéderont.

Alors que l’Académie pensait s’en tirer à peu de frais, l’annonce de quatre prix remis pendant les pauses publicitaires a causé une véritable tempête dans les médias et les réseaux sociaux. Les Cuarón, Del Toro, Tarantino et cie ont poussé les hauts cris, l’Académie s’est empêtrée dans ses communications vaseuses… Avant de, finalement, faire marche arrière. On pourra donc voir en direct si Jérémy Comte ou Marianne Farley gagne l’Oscar du court métrage. Les deux Québécois ont de bonnes chances.

Pas évident de se renouveler. Le gala, qui souffre de ses longueurs et de sa formule empesée, fait du surplace. Les Oscars sont à la croisée des chemins.

Une vague ROMA

Bon, et si on parlait un peu de cinéma? Il y a plusieurs belles batailles, à l’issue incertaine, contrairement aux dernières années. À commencer par celle du meilleur film qui se décidera entre Roma et Le livre de Green. La splendide chronique d’Alfonso Cuarón a beaucoup d’élan après son Lion d’or à Venise et sa victoire aux BAFTA (l’équivalent britannique des Oscars). Mais son esthétisme de cinéma d’auteur risque d’en rebuter plusieurs parmi les votants.

À l’inverse, le consensuel long métrage de Peter Farrelly bénéficie de son prix remis par la Guilde américaine des producteurs — qui sont nombreux à voter aux Oscars. Et ce film sur la discrimination raciale et ode à l’amitié arrive à point nommé dans une optique d’égalité et de meilleure visibilité des minorités à l’écran (même si certains ont déploré son manque de subtilité).

On devrait donc assister à une répétition de 2013 alors qu’Argo avait obtenu la statuette du meilleur film, sans nomination pour le meilleur réalisateur (catégorie remportée par Ang Lee pour L’histoire de Pi).

Je vois mal comment l’Oscar du meilleur réalisateur pourrait échapper à Cuarón. Ce qui est bien dommage pour Spike Lee (Opération infiltration) et Yorgos Lanthimos (La favorite), qui méritent pleinement de gagner.

Spike Lee mérite pleinement de gagner pour la meilleure réalisation, mais c'est Alfonso Cuarón qui va l'emporter.

Roma obtiendra, assurément, le prix du film en langue étrangère. Ce sera plus serré pour la meilleure photographie où le magnifique travail de Lukasz Zal sur Cold War de Paweł Pawlikowski a ses chances contre la splendide photo de Cuarón. Fait notable, ce sont deux longs métrages tournés en noir et blanc.

Même chose pour le meilleur scénario original. Les membres de l’Académie pourraient être tenté de donner un prix de consolation à Sur le chemin de la rédemption — le puissant drame de Paul Schrader a été injustement écarté des catégories principales. Mais son propos sur le terrorisme intérieur, l’environnement et la religion est beaucoup trop subversif pour Hollywood. Reste Roma, Le livre de Green et La favorite. Too close too call, comme on dit.

Que Roma reparte avec deux, quatre statuettes ou plus ne changera pas deux faits importants. D’abord, le fait qu’un film financé par Netflix se hisse dans les catégories de pointe pour une première fois (Roma a obtenu 10 nominations). Reste à voir si le milieu, très divisé sur la question, boudera le long métrage (ce qui serait bien dommage). Ensuite, il y a les quatre nominations à titre personnel de Cuarón : réalisation, cinématographie, production et scénario. Il joint le cercle très fermé, à égalité, composé de Warren Beatty, d’Alan Menken et des frères Coen.

Alfonso Cuarón est en nomination quatre fois à titre personnel. Il joint le cercle très fermé, à égalité, composé de Warren Beatty, d’Alan Menken et des frères Coen.

Autrement dit, il serait hasardeux de prédire une vague Roma. Et je ne crois pas que ses actrices vont s’imposer. Pour le rôle principal, Glenn Close devrait logiquement prévaloir. Après six nominations sans victoire et une performance toute en intériorité et nuancée dans L’épouse (d’ailleurs récompensée par la Guilde des acteurs), la tentation sera grande de souligner son immense talent. Dommage pour Olivia Colman, impériale dans La favorite.

Parlant du troublant film de Yorgos Lanthimos, la présence combinée d’Emma Stone et de Rachel Weisz risque de diviser le vote chez les actrices de soutien. La toujours excellente Amy Adams, cinq fois nommée sans victoire, pourrait enfin monter sur scène pour Vice. Regina King (Si Beale Street pouvait parler) a aussi ses chances.

Bale ou Malek

Pour le meilleur acteur dans un second rôle, il est écrit dans le ciel que Mahershala Ali, dans une performance subtile dans Le livre de Green, va l’emporter, deux ans après Moonlight, dans la même catégorie.

Ce qui nous laisse la catégorie du meilleur acteur, avec deux as de la métamorphose. La réputation de Christian Bale (Vice) n’est plus à faire à ce chapitre et il a une petite chance. Ce qui serait une grosse surprise. Parce que Rami Malek (Bohemian Rhapsody), absolument confondant dans la peau de Freddie Mercury, surfe sur la vague de ses récompenses — Golden Globes, Guilde des acteurs et BAFTA. Si la tendance se maintient...

Petite note en terminant. Ne placez pas d’argent sur Une étoile est née, qui a complètement perdu son «momentum», pour reprendre une expression de nos voisins du Sud. Sauf pour la meilleure chanson originale, ce qui est bien assez.

De la même façon, Panthère noire va peut-être gagner des trophées dans les catégories techniques, mais ça devrait se limiter à ça, à moins d’une grosse surprise.

La cérémonie est diffusée le dimanche 24 février à compter de 20h, sur ABC.

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