Marianne (Noémie Merlant) et Héloïse (Adèle Haenel) dans <em>Portrait de la jeune fille en feu</em>.
Marianne (Noémie Merlant) et Héloïse (Adèle Haenel) dans <em>Portrait de la jeune fille en feu</em>.

Noémie Merlant: Incarner toutes les femmes oubliées

PARIS — Petite, Noémie Merlant rêvait d’être chanteuse. Puis danseuse. Un article lu par son père sur le Cours Florent, une célèbre école de théâtre, va infléchir sa trajectoire. La Française de 31 ans, qui n’avait jamais songé à devenir actrice, va réussir à vaincre sa timidité : «une véritable révélation». Après une nomination aux Césars en 2017 comme meilleur espoir, elle brille dans Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Ce qui lui vaut, cette fois, de concourir comme meilleure actrice. Rencontre.

Des lourdes robes de son habit de peintre du XVIIIe siècle au look contemporain pour l’entrevue, le contraste saisit. Celle qui fut mannequin un temps arbore élégamment pantalons de cuir noirs, blouson noir et blanc sur chemise rouge à motifs.

Noémie Merlant affiche un sourire éclatant lorsqu’on évoque cette «année magique» qui a débuté avec la projection du drame historique de Céline Sciamma en compétition à Cannes et qui se poursuit jusqu’aux Césars (le 28 février). «Ça fait plaisir. Tout ce qui se passe permet plus d’opportunités et de choisir. C’est tellement important en tant qu’artiste. C’est un luxe immense.»

D’autant que les premières années furent ardues. «Il a fallu que je gagne ma vie autrement. C’est arrivé petit à petit.» Le personnage de Marianne, dans Portrait de la jeune fille en feu, fut une bénédiction.

«C’est un rôle qui porte beaucoup de choses. Je m’y suis reconnue. Le fait qu’elle soit curieuse, qu’elle suive ses désirs... Et, en même temps, au début du film, elle respecte les conventions et les règles. Je suis un peu comme ça.» Ce récit d’une forme d’émancipation lui rappelle son propre chemin, empruntant parfois des détours avant de mieux se diriger vers sa destination.

Incarner Marianne, qui doit réussir le portrait de mariage d’Héloïse (Adèle Haenel), n’allait pas de soi. Noémie Merlant a longuement observé Hélène Delmaire, qui a peint les tableaux du film. Mais aussi, précise-t-elle, Céline Sciamma, la réalisatrice.

«Parce que Marianne représente le regard de l’artiste. J’analysais le regard qu’elle portait sur nous. J’ai essayé, le mieux possible, de le capter et de le représenter. C’était une manière de rendre hommage à toutes ces femmes qui furent peintres à l’époque et volontairement mises de côté, parce que l’histoire fut écrite par les hommes. Marianne représente aussi toutes ces femmes oubliées. C’est presque un acte politique. Il ne fallait pas la figer dans le passé, mais la rendre moderne, vivante et sensible.»

Portrait de la jeune fille... aurait été un tout autre film s’il avait été réalisé par un homme, estime l’actrice. «Ça change forcément quelque chose. Ne serait-ce que le regard féminin porté sur soi. On a tellement été conditionné par le regard masculin. Céline raconte les choses avec une autre vision, un autre imaginaire et une nouvelle sensibilité. Elle arrive à raconter l’intime féminin le plus sincèrement possible en créant un environnement plus respectueux, doux, dans son approche.»

Il le fallait pour circonscrire cette passion naissante interdite, vu l’époque. Jusque dans les scènes de sexe entre les deux femmes, filmées de façon beaucoup moins frontale que La vie d’Adèle, par exemple.

«À partir du moment où il y a une vraie vision de l’artiste, une vraie image qui nous soutient, on est plus à l’aise. Et le fait d’avoir créé un environnement avec beaucoup de femmes, c’était plus facile. Sa vision est basée sur le consentement mutuel, ce qui amène plein de surprises parce que l’acteur se lâche en sachant qu’en face, on le respecte et on l’écoute.»

Portrait de la jeune fille en feu a agi comme un déclic pour Noémie Merlant et lui a ouvert toutes grandes les portes de la profession. Et la magie opère encore : Jumbo, dans lequel elle joue le premier rôle, s’est retrouvé en compétition à Sundance le mois dernier et sera aussi présenté au Festival de Berlin dans la section Génération 14plus (tout comme La déesse des mouches à feu d’Anaïs Barbeau-Lavalette).

Dire que la jeune femme songeait à devenir économiste. Mais un article lu par son père a changé le cours des choses...