Sophie Desrape et Nahema Ricci

Nahéma Ricci: une étoile est née

Ils étaient plus de 800 à avoir répondu à l’appel de «casting sauvage» pour jouer dans Antigone — pas tous pour le rôle principal, bien sûr. N’empêche. Nahéma Ricci avait l’intime conviction qu’elle interpréterait celui-ci dans le film de Sophie Deraspe. L’actrice de 21 ans y livre, de fait, une vibrante incarnation qui lui vaudra, au très récent festival de Toronto (TIFF), une sélection à titre d’une des quatre étoiles montantes canadiennes. Rencontre.

L’héroïne de Sophocle a une profonde résonance pour Nahéma Ricci. Deux fois, elle a joué la même scène de l’adaptation de Jean Anouilh (1944), en troisième secondaire et au cégep. Difficile, dit la jeune femme, de se souvenir ce qu’Antigone représentait quand «j’avais 15 ans».

Mais maintenant, «cette figure mythologique grandit avec moi. Je suis devenue tellement attachée au personnage. C’est comme une forme extrêmement pure de moi-même. Il y avait presque une conversation entre nous. J’ai appris d’elle, mais j’ai aussi offert, je crois, des choses au personnage.»

Au sens propre et figuré. Dans une scène du film, Antigone doit se substituer à Polynice, son frère incarcéré. Pour lui ressembler, elle doit se couper les cheveux très courts — Nahéma Ricci aussi. «Ça ne me tentait pas. Jamais j’aurais hésité à prendre le rôle pour ça, ajoute-t-elle. Tu apprends, comme actrice, à donner ton corps à une œuvre. Il y a quelque chose de super beau là-dedans.»

Nahéma Ricci baisse ses superbes yeux verts dans son café, qu’elle tient dans ses mains délicates. Le moment l’a marquée. Parce qu’il s’est déroulé devant la caméra, la privant d’un «rituel» intime. «Je l’ai vécu dans sa vie à elle. Antigone sacrifie ses cheveux pour son frère. C’était vraiment un choc et une expérience puissante. Tout le monde était silencieux [sur le plateau].

«Quand je dis que ce moment m’a été dérobé, c’est que j’avais un effort colossal de concentration à faire. J’avais envie de m’effondrer alors que je devais rester dans un état de jeu. Quand [Sophie Deraspe] a dit “coupé”, mon corps s’est affaissé et j’ai pleuré...»

La vocation d’actrice s’est imposée tôt chez celle qui est née à Montréal de parents immigrants d’origine franco-tunisienne. Pourquoi? «Je crois que c’est la possibilité d’explorer d’autres vies, d’autres identités. Mon regard s’ouvre vers les autres et c’est aussi une manière d’explorer ma propre identité.»

Étudiante en théâtre au cégep Saint-Laurent, elle décroche un petit rôle dans Ailleurs (2017), premier long métrage du réalisateur de Québec Samuel Matteau. Également formée en danse, l’artiste a signé sa première pièce, Identikit, présenté au festival Fringe cet été.

Mais sa carrière a vraiment pris un coup d’accélérateur prodigieux avec la projection d’Antigone au TIFF. Nahéma Ricci savoure chaque moment, avec des émotions contradictoires, qui oscillent entre l’exaltation et le sentiment d’imposture face à ce «privilège inouï». «Je ressens beaucoup de choses différentes. Et pas la même chaque jour.

«Quand je regarde ma performance dans Antigone, j’évite d’entrer dans l’analyse et le jugement. Mais je vois que j’étais dans quelque chose de tellement sincère. Je n’étais tellement pas à réfléchir à ma carrière, plutôt à créer un film, à faire de l’art et à interpréter Antigone le plus justement possible», souligne celle qui évite de se projeter dans l’avenir.

Sage décision, mais il risque fort d’être radieux. Sans jouer au prophète, on voit difficilement comment Nahéma Ricci pourrait devenir une étoile filante…