En plus d’apprivoiser le métier de réalisatrice, Monia Chokri a multiplié les rôles principaux dernièrement.

Monia Chokri récolte les fruits de sa passion

Monia Chokri a le cinéma dans le sang. Au point d’essayer le plus possible de vouloir y consacrer sa carrière d’actrice. Ce qui veut dire élargir le cadre pour tourner en Europe. Après plusieurs rôles intéressants, la native de la capitale a tourné trois longs métrages où elle occupe le rôle principal, dont «Emma Peeters», une production belge coproduite avec le Québec. Un pas important. Mais peut-être pas autant que la réalisation de son premier long métrage, «La femme de mon frère», dont l’enjouée et talentueuse jeune femme vient de terminer le montage.

D’abord remarquée dans les premiers films de Xavier Dolan, Monia Chokri a poursuivi sa carrière avec plusieurs rôles marquants, notamment dans Les affamés de Robin Aubert (2017) et Je suis à toi de David Lambert (2014). 

Passer derrière la caméra ne donne pas toujours des résultats probants. Mais Monia Chokri a réalisé une belle entrée en la matière avec Quelqu’un d’extraordinaire (2013). Son fascinant court métrage a fait le tour des festivals et remporté une pléthore de prix.

La femme de mon frère s’attarde à la relation fusionnelle d’un frère (Patrick Hivon) et d’une sœur (Anne-Élisabeth Bossé), perturbée par l’arrivée d’une blonde dans la vie de l’aîné. Ce film, «c’est ma grande fierté. Je suis très nerveuse à l’idée que les gens le découvrent et, en même temps, j’en suis très heureuse. C’est un métier que j’adore. Très difficile, mais très satisfaisant.» La sortie est prévue en 2019.

Cet accomplissement, si exaltant soit-il, s’est accompagné de sacrifices. Pour l’instant, la belle brune n’a aucun rôle à l’agenda. Une première. Même si elle écrit son prochain film, aucune intention d’abandonner sa carrière d’actrice. «Je ne pourrai jamais quitter le jeu. Si j’arrête, ce sera parce que les gens ne voudront plus voir ma face. J’aime jouer, je n’attends que ça», dit celle dont l’anxiété «est bien canalisée par la création». «Je ne connais pas grand monde dans notre métier qui n’est pas [anxieux].»

Rien ne l’empêche de jouer dans ses films, lui suggère-t-on. «Je ne serais pas capable de faire ça. Je pourrais. Dans mon court, mon long, mon prochain que j’écris, ce sont toujours des alter ego, qui ont à peu près mon âge», souligne la femme de 35 ans. 

«Chaque fois, je pourrais jouer. Mais je ne le fais pas. Parce que j’aime réaliser. J’en ai beaucoup parlé avec Valeria Bruni Tedeschi (Un château en Italie, 2013), qui le fait, et me dit : “joue, joue.” Je l’aime beaucoup, c’est une source d’inspiration… Mais elle s’en remet beaucoup à son directeur de la photo pour le cadrage, la lumière, la mise en scène… Je ne suis pas capable de faire ça. Je prends énormément de temps à placer mes mises en scène et à diriger. J’ai l’impression que je joue moi-même.»

De toute façon, Monia Chokri croit que confier le rôle à une autre actrice apporte une nouvelle dimension. «Si moi je le jouais, je sais comment je le jouerais et je n’aurais pas de surprise. Ce qui est merveilleux, c’est que mes actrices transcendent mes alter ego. Ça crée des personnages qui me surprennent plus que si c’est moi qui les jouais.»

Réputée exigeante et perfectionniste sur un plateau, elle apporte un soin maniaque à sa direction d’acteurs. Mais il y a autre chose, «un rapport très bizarre à l’ego, l’idée que les gens vont payer pour venir me voir dans le rôle que je me suis écrit». Pourtant, dit-elle, la chose ne la gêne pas pour les films des Donzelli, Tedeschi, Allen, Jaoui… «J’ai pas l’impression de voir des égocentriques qui se mettent en scène. Mais moi, j’ai une pudeur par rapport à ça. Je serais vraiment gênée.» Être assise dans la salle pendant la projection, «je voudrais mourir».

Ne pas être Emma Peeters

Ce qui n’est pas le cas du tout pour Emma Peeters, curieusement. Monia Chokri est très à l’aise de porter la comédie romantique de Nicole Palo sur ses épaules. Peut-être parce que son personnage est loin d’être son alter ego (et marque un changement de registre). Plutôt l’inverse, en fait: elle incarne une actrice qui, à une semaine de ses 35 ans, réalise qu’elle n’a rien accompli et choisit de mettre fin à ses jours.

Le sujet est délicat. «Je pense qu’on peut rire de tout si c’est fait avec élégance» et avec cet humour typiquement belge, comme le film-culte C’est arrivé près de chez vous (1992), «un film glauque, mais une vraie comédie sur un tueur en série». «Tant que ça ne se fait pas au détriment de personne, on peut le faire», croit-elle.

Autrement dit, Monia Chokri a accepté en toute connaissance de cause. Et en toute logique. Après quelques films en duo ou en trio, on a lui a confié trois rôles principaux: Gold d’Éric Morin, On ment toujours à ceux qu’on aime de Sandrine Dumas et Emma Peeters, tourné en dernier, mais qui sort en premier.

«C’est un beau cadeau. Je ne l’ai pas vu comme quelque chose d’angoissant. J’ai pas commencé par un rôle principal. Ce sont mes premiers en 15 ans. Je suis contente d’y être arrivée doucement — j’aurais pu me casser les dents.»

Peut-être pas. Le talent est manifeste et il a éclos de belle façon. La suite s’annonce passionnante.

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COMME UNE COLONIE DE VACANCES

Il y a quelques semaines à peine, Monia Chokri présidait le jury de la compétition des longs métrages du Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ). «On a très bien mangé puisqu’on était avec Christian Bégin», rigole-t-elle. Plus sérieusement, «j’adore aller dans les festivals et être [dans le] jury. C’est la meilleure position. C’est comme si t’étais à la colonie de vacances», explique celle qui dit rarement non. Deux jurys sont d’ailleurs à son horaire sous peu. «Je découvre plein de cinéastes, d’univers… Ça m’apprend énormément. [Au FCVQ], j’étais en plein montage de mon film et j’avais accès à une dizaine de films. Je pouvais me dire : “lui monte ça comme ça, il a fait tel choix”. De voir des bons ou des mauvais films, c’est toujours enrichissant. Bon, dès fois, c’est long...» Cinéphile passionnée, Monia Chokri? «Si être [dans un] jury pouvait être un travail, je le ferais.»