Denys Arcand et Maripier Morin pendant le tournage

L'éthique et le fric vus par le cinéaste Denys Arcand

MONTRÉAL — La sortie d’un film de Denys Arcand crée toujours l’événement. Par son titre rappelant son premier grand succès, «La chute de l’empire américain» ne fait pas exception. Dans cette fable à saveur policière, le vétéran réalisateur se penche cette fois sur la place grandissante qu’occupe l’argent dans la société, à travers le destin d’un jeune idéaliste qui met la main sur un magot que le hasard mettra sur son chemin. Une occasion pour Arcand de parler à l’écran d’évasion fiscale, de pauvreté et de partage de la richesse.

En ce mardi après-midi ensoleillé, le foyer Jean-Gascon du théâtre Maisonneuve de la Place des Arts rassemble un Denys Arcand tout sourire et l’équipe de comédiens de La chute de l’empire américain. Quelques heures plus tôt, la presse avait pu découvrir ce nouveau film, fort bien accueilli, qui porte la griffe d’un cinéaste fin observateur de la société québécoise.

Autour de lui, sur l’estrade, la famille élargie d’Arcand, à commencer par ses deux vieux collaborateurs, Rémy Girard et Pierre Curzi, flanqués pour l’occasion d’Alexandre Landry, Maripier Morin, Louis Morissette, Maxim Roy, Vincent Leclerc, Florence Longpré, Eddie King et Patrick-Emmanuel Abellard. Sans oublier la productrice et compagne du réalisateur, Denise Robert, et du producteur français Dominique Besnehard, grand ami du couple.

Après avoir baptisé sa nouvelle offrande Le triomphe de l’argent, Arcand s’est rendu compte que ce titre était «trop réducteur» et risquait de surcroît d’en effrayer plusieurs. «C’est toujours très complexe de trouver un titre, c’est toujours une bataille. Dans ce cas-ci, j’avais un problème grave parce qu’il ne représentait plus ce que le film disait», explique-t-il à l’occasion d’une table ronde avec quelques journalistes.

«Il y avait aussi le danger de rebuter des gens qui ne veulent rien savoir de l’argent. C’est un sentiment très présent au Québec», ajoute-t-il.

Le titre définitif s’est alors imposé dans son esprit. La situation politique aux États-Unis, de plus en plus sombre, l’a conforté dans son choix. «On se fait rappeler chaque jour par Trump que le pays est en pleine décomposition, de plus en plus ingouvernable. Nous sommes voisins d’un empire qui s’écroule. Nous allons finir par en subir les contrecoups.»

Chez les sans-abri

À une époque où l’argent s’impose de plus en plus comme une valeur polarisante, avec d’un côté des privilégiés qui s’en mettent plein les poches grâce aux paradis fiscaux, et de l’autre des pauvres de plus en plus pauvres, le réalisateur adopte le ton dramatico-ironique pour étayer son propos.

Au cœur de son scénario, un diplômé en philosophie (Alexandre Landry), livreur coursier par dépit, qui voit sa vie transformée après avoir subtilisé deux sacs remplis d’argent, dans la foulée d’un hold-up raté auquel il sera le témoin impuissant. Une cagnotte que le jeune idéaliste, en rupture avec les valeurs de son époque, tentera de faire fructifier, pour le bien commun, grâce à l’escorte la plus chère de Montréal (Maripier Morin) et un ex-motard repenti (Rémy Girard).

Denys Arcand et les acteurs de «La chute de l'empire américain» lors d'une rencontre avec la presse cette semaine

En cours d’écriture, un autre film d’Arcand, Joyeux calvaire, tourné au milieu des années 90 dans l’univers des sans-abri, est revenu à la surface. «C’est un film que j’ai adoré faire, c’est l’un de mes favoris. Ce mois passé avec les sans-abri a changé ma vie pour toujours. Pour le tournage, je suis retourné passer deux jours à L’Accueil Bonneau. C’est extraordinaire ce que les employés font pour sauver ces gens-là. Vous ne pouvez pas être cyniques si vous faites ça. La société est aussi composée d’hommes et de femmes de bonne volonté.»

Un système pourri 

À sa cinquième collaboration avec Arcand, Rémy Girard vante le regard toujours aussi aiguisé de son grand ami. «Sa formation d’historien teinte tous ses films. Il a cet humour très pointu qui pourrait passer pour du cynisme, mais il a aussi une intelligence dans la façon de montrer ce qui peut faire déraper l’être humain. Ses personnages ne sont jamais unidimensionnels, on voit aussi leurs défauts, c’est ce que j’aime de ses films.»

Un autre habitué de son univers cinématographique, Pierre Curzi, qui incarne un influent homme d’affaires spécialiste de l’évasion fiscale, s’est vite retrouvé en pays de connaissance avec ce nouveau film. «J’ai toujours l’impression d’être un ersatz de Denys Arcand, d’être une partie de lui-même.»

Pour l’ex-député du Parti québécois, le film illustre bien la facilité avec laquelle les capitaux peuvent, d’un simple clic, voyager d’un pays à l’autre. «Bien du monde va découvrir comment ça se passe. C’est assez réaliste […]. Finalement, la seule manière de faire triompher l’argent, c’est de le mettre au service du collectif plutôt qu’au service des individus.»

Louis Morissette, qui incarne un policier de la section des crimes économiques à la poursuite de la cagnotte disparue, ne cache pas sa colère face à un «système pourri» sur lequel les gouvernements ferment les yeux. «La population y participe aussi par son immobilisme et son aveuglement volontaire, en gardant au pouvoir des gens qui ne font rien pour changer les choses», dénonce-t-il.

Crise de la classe politique

En cela, Denys Arcand ne voit pas comment les gouvernements pourraient parvenir à freiner cette course aux paradis fiscaux dans un ordre mondial en pleine mutation technologique. «Il y a des idéalistes qui pensent qu’on peut y arriver, je leur dis bonne chance. Ça m’apparaît douteux, à moins de réussir à fermer Internet et à interdire les avions à réaction. Les bandits sont habiles.»

Non seulement les politiciens ne peuvent rien pour changer les choses, mais encore faudrait-il qu’ils soient volontaires. «Il y a une crise de la classe politique dans tous les pays et c’est extrêmement dangereux. Plus personne ne veut se présenter en politique et être obligé d’aller dans des soupers spaghetti du club Rotary. En plus, l’espace pour s’exprimer est devenu tellement étroit. C’est la dictature du politiquement correct. On ne peut plus rien dire. On risque de choquer tout un chacun, c‘est rendu affolant.»

Après avoir participé à quelques émissions de télé et de radio pour faire la promotion de son film, Arcand a goûté à cette médecine. Sur le plateau de Tout le monde en parle, pour avoir dit qu’il en avait contre les gens qui «font une lecture sociologique» du tueur de la mosquée de Québec, le cinéaste avoue s’être «fait ramasser» sur les réseaux sociaux.

Déjà, ajoute-t-il, un autre déluge de reproches se profile pour avoir fait de deux Noirs des voleurs d’autos dans La chute de l’empire américain. «Pourquoi des Noirs? Parce qu’ils sont de Montréal-Nord et que les gangs de rues là-bas, désolé, ne sont pas composés de Suédois…»

La chute de l’empire américain prend l’affiche le 28 juin.

+

ET QUEL EST VOTRE RAPPORT À L'ARGENT?

La chute de l’empire américain parle d’argent. Celui qu’on a, celui qu’on n’a pas et qu’on voudrait avoir, l’argent qui corrompt, celui qui sait se faire bon. Le Soleil a demandé aux trois têtes d’affiche du film leur rapport avec les sous et les dollars. 

Alexandre Landry et Maripier Morin dans «La chute de l’empire américain»

• Alexandre Landry

«J’ai un rapport assez détaché vis-à-vis l’argent. Je ne fais rien en fonction de l’argent. À 19 ans, je gagnais 20 000 $ par année. J’étais heureux, je vivais bien, même si c’était sous le seuil de la pauvreté. L’argent, c’est un moyen, pas une fin en soi. Même avec un gros salaire, je ne sais pas ce que je ferais de plus. Quand tu as rempli tes besoins primaires, le reste c’est juste de la fantaisie. Avoir trop d’argent, ça peut être aussi un problème, il faut le gérer et tout.»

• Maripier Morin

«J’en ai fait beaucoup au début, mais après, j’ai passé une année sans travailler. Je n’ai même pas fait de rapport d’impôts. J’étais cassée raide. Après ça, je me suis dit que je ne voulais plus jamais en manquer. Ce qui fait qu’aujourd’hui, je suis extrêmement économe. Quand il y a de l’argent dans mon compte, il reste là. J’essaie d’être très intelligente dans mes placements. Avoir de l’argent, ça te donne la liberté de pouvoir choisir tes projets.»

• Rémy Girard

Rémy Girard

«J’ai toujours eu des problèmes avec ça (rires). Je suis incapable d’épargner. Je ne sais pas me débrouiller en affaires. Moi, les impôts et toutes affaires-là, ça fait dur. Je vis bien, mais à 68 ans, je n’ai aucun talent pour faire fructifier mes vieux jours.» 

+

ILS ONT DIT


« Partout, on me demande toujours, c’est-tu un bon Arcand? C’est une pression que je ne retrouve pas sur d’autres projets et qui me tuerait à la longue. Je ne pense pas que j’aurais sa patience à son âge. Je serais écœuré de me justifier. »
Louis Morissette

« C’est un film qui ne pose pas de jugement moral sur l’argent. C’est sa grande qualité. Il ne juge pas ceux qui en profitent. Il dit juste qu’on peut accumuler de l’argent sale, mais qu’on peut aussi le redistribuer d’une façon correcte. Le capital n’a pas d’odeur ni de saveur. C’est seulement les hommes et les femmes qui en font le pire ou le meilleur. »
Pierre Curzi

« La séduction, toutes les femmes s’en servent, à petite ou grande échelle. »
Maripier Morin