Jean-Pierre et Luc Dardenne, des réguliers de Cannes, où ils ont encore obtenu un prix avec <em>Le jeune Ahmed</em>, celui de la mise en scène.
Jean-Pierre et Luc Dardenne, des réguliers de Cannes, où ils ont encore obtenu un prix avec <em>Le jeune Ahmed</em>, celui de la mise en scène.

Les frères Dardenne : Portrait d’un jeune fanatique en feu

PARIS — Qu’est-ce qui pousse un ado de 13 ans à vouloir tuer sa professeure au nom d’Allah? Cette question fondamentale, celle du terrorisme radical, Jean-Pierre et Luc Dardenne ont cherché à la présenter sans fard et sans jugement dans Le jeune Ahmed, prix de la mise en scène à Cannes 2019. Un sujet brûlant dont les sympathiques frères ont librement discuté lors d’un entretien avec Le Soleil à Paris, en janvier dernier.

Q Qu’est-ce qui vous a donné l’impulsion? Est-ce un attentat en particulier?

JPD Plusieurs attentats. C’est un personnage auquel on pensait, puis il y a eu Charlie Hebdo, le Bataclan, Bruxelles [à l’aéroport]. Nos personnages viennent toujours de la réalité présente, de ce qui nous entoure. On s’est dit : «il faut le faire.» (rires) On a beaucoup réfléchi. C’est quand on a trouvé le personnage du jeune que ça a vraiment démarré. Notre idée, dès le début, pour mesurer le fanatisme de notre personnage, c’était de voir si on peut l’en faire sortir — et non l’inverse: comment on devient un fanatique.

Q Ce film aurait d’ailleurs pu s’intituler Les mains tendues. C’est l’histoire d’un jeune endoctriné qui n’est plus capable de voir toutes les mains qui lui sont tendues pour l’aider à s’extirper de sa prison idéologique.

LD Il a perdu le rapport avec les autres puisqu’il a l’autorisation de tuer au nom du bien représenté par sa religion. Toutes les mains tendues, sauf celles de ceux qui sont comme lui, sont des mains d’ennemis, qu’il faut convertir de gré ou de force.

Q Les recherches ont-elles été nombreuses pour creuser le sujet?

JPD Beaucoup. Il y a ce policier belge, Algérien d’origine et musulman, qui a vu venir ce qui est arrivé. Il a nous raconté beaucoup sur les comportements des jeunes, et des parents. Puis des éducateurs, des juges à la jeunesse, des familles et les sites internet. L’enquête a été longue. Il a fallu lire le Coran aussi.

Q Ç’a dû être assez compliqué de trouver un interprète pour Ahmed?

LD On se disait, comme vous, que ce serait difficile de trouver des parents qui acceptent que leur fils joue le rôle, surtout s’ils sont de confession musulmane. Puis on a choisi Idir [Ben Addi]. On a fait lire le scénario aux parents et on les a rencontrés. Sa mère nous a dit avoir pleuré en le lisant et a vite compris de quoi il s’agissait. Ce qui lui a fait peur au début, c’est que les gens n’arrivent pas à faire la différence entre le gamin qui joue et celui dans la vraie vie.

Idir Ben Addi dans le rôle d'Ahmed.

Q Cette espèce d’absolu incarné par Ahmed, qui lui fait commettre l’irréparable, est-il propre à l’adolescence?

LD Bien sûr. C’est aussi un film sur l’adolescence, cet âge où on quitte l’enfance et on aborde un nouveau continent qu’on ne connaît pas bien, et où on est assoiffé d’absolu. On trouve que tout ce qui nous entoure est un peu tiède, que nos parents ne sont pas à la hauteur, que ci, que ça… Soi-même, on ne va pas très bien et cette soif d’absolu vient colmater ça. Et c’est là qu’arrivent des personnes comme l’imam [qui endoctrine Ahmed]. Le fanatisme ne concerne pas que des gens de l’âge d’Ahmed. À un moment donné, c’est de la fiction, mais il y a un aspect documentaire. On ne peut pas raconter n’importe quoi. Il n’y a aucun de ces jeunes garçons et filles qui ont commis des actes délictueux ou qui ont tué quelqu’un qui ont fait marche arrière. La religion, c’est quelque chose qui imprègne.

Q Dans cette optique, est-ce que la fin vous est apparue difficile à concevoir?

JPD Oui. Contrairement aux autres films où on raconte souvent des rencontres entre le personnage principal et les autres personnages, où on essaie de filmer la vie, là, on n’a pas trouvé cette rencontre qui aurait pu le ramener vers la vie. On a trouvé cette rencontre avec lui-même où il a peur. Ça veut dire que ce n’est pas fini — il y a quelque chose qui s’est passé, où il réalise que la vie est plus forte que la mort.

Q Vous refusez de porter un jugement sur votre personnage. Le spectateur se retrouve dans un contexte particulier parce que vous ne lui donnez pas nécessairement les clés pour décoder Le jeune Ahmed, vous le laissez cogiter. Est-ce ce que vous vouliez, qu’il fasse sa propre réflexion par rapport à ce qu’il voit à l’écran?

LD Un film ne s’achève que dans le regard du spectateur. C’est vrai qu’un film n’est pas un tribunal, mais on raconte une histoire avec un point de vue. Si nous on commence à juger dès le départ, où est la place du spectateur? Être spectateur, c’est aussi une aventure esthétique, émotionnelle... La distance avec le personnage qu’on a sous nos yeux peut fluctuer. Puis une fois le film terminé, se dire : «ça fait bouger des choses en moi que je ne m’imaginais même pas.» Normalement, ça devrait permettre d’ouvrir des espaces de pensées, de rencontres, d’émotions, de discussions…

JPD Quand on voit un film ou on lit un livre, on se dit parfois : «tiens, là, je ne suis pas d’accord.» Vous pensez à vous et au personnage, il y a une sorte de dialogue intérieur. On a essayé que le spectateur soit toujours en conversation intérieure avec notre personnage en espérant qu’en sortant de la salle, il en parle avec quelqu’un d’autre. Le cinéma est un art, et c’est ce qui est bien, où tout le monde peut dire ce qu’il pense à propos du film. Ça reste un art populaire. Après ce film, on a fait beaucoup de rencontres avec de jeunes élèves, dont des musulmans. Ceux qui se sentent visés, il faut prendre le temps d’expliquer que le fanatisme n’est pas que musulman. Là, ils se mettent à parler. On a eu beaucoup de débats intéressants avec les femmes, plus que les hommes, et les jeunes. C’était vraiment bien. Parfois les directeurs d’école et les profs disaient : «c’est dur». Parfait : il faut en parler. Si on a peur… Il faut qu’un garçon ose dire : «Moi je trouve qu’Ahmed, c’est pas mal.» On discute. Tous ont peur de la violence. C’est quelque chose qui est redoutable pour eux aussi.

Le jeune Ahmed prend l’affiche le 10 juillet

Les frais de ce voyage ont été payés par Unifrance