Tournage étalé sur deux semaines, budget de moins de 150000 $... le contexte fait déjà d’«Eaux troubles» un film spécial. En plus, l’œuvre se distingue par son caractère résolument bilingue.

Les difficultés «bilingual» du film «Eaux troubles» [PHOTOS]

Plan moyen. Le bureau d’un cabinet médical. Dans cet espace exigu, la comédienne franco-ontarienne Valérie Descheneaux, debout en sarrault blanc, dans son rôle de psychiatre, envoie trois répliques à son partenaire de jeu. En anglais, les répliques.

Cinq minutes plus tard, après les quelques retouches de maquillage nécessaires pour ce plan rapproché, elle enchaînera avec la scène suivante : un dialogue au téléphone (à cadran rotatif, puisque l’action se situe dans les années 80). Tout en français, cette fois.

On est sur le plateau de tournage d’Eaux troubles / Broken Waters, un long-métrage dont le scénario est... entièrement bilingue.

« Tu as utilisé le mot “linge”, au lieu de “vêtement”, as-tu remarqué ? » avertit-on l’actrice, sur le ton de l’observation, plus que du reproche. On rajuste un pli de la jupe. Puis on relance la scène sans autre délai. Prise deux ! Clap !

On set, la petite équipe de production réunie par la productrice Karolyne Pickett, s’adresse la parole dans l’une ou l’autre des deux langues officielles du Canada.

Ce « drame psychologique » est le tout premier film produit par sa société, Les Films Believe, que Mme Pickett a fondée à Ottawa en 2004, avant d’en déménager le siège à Guelph, où elle réside désormais.

Native de Vanier, elle travaille aujourd’hui dans le domaine de la biologie et de l’environnement. Son film est d’ailleurs une façon de « réconcilier [s]on côté scientifique avec [s]on côté artistique et créatif » qu’elle a exploré dans sa jeunesse, en tant que comédienne. La productrice tient d’ailleurs le deuxième rôle principal du film, celui d’Isabelle, une femme troublée par une grossesse nerveuse, qui vient consulter le Dr Marguerite Lafontaine (Valérie Descheneaux).

Le directeur de la photographe du film « Eaux troubles », Onno Weeda, a déjà travaillé sur la série américaine « Suits ».

Fin de prise. Après trois secondes d’immobilité silencieuse destinées à donner du jeu aux futurs responsables du montage, une voix résonne, hors-champ, venue du couloir : « ...and cut! ». C’est celle du réalisateur torontois Pierre Gregory. « Moving on !? » lui répond une autre voix désireuse de savoir si l’équipe de production peut préparer la scène suivante, car le temps presse.

Cette fois, il s’agit de Mathew Moreau, le premier assistant-réalisateur. Un autre Franco-Ontarien, qui, depuis le plateau, jongle entre les directives en anglais, les conseils en français, et le chronomètre.

Aussitôt le feu vert obtenu, s’active un essaim de busy bees soucieuses de respecter le sablier.

Le soundman se dépêche de faire ses vérifications ; une maquilleuse se précipite sur la star, Valérie Descheneaux (vue dans huit saisons de L’auberge du chien noir, et, plus jeune, dans les téléséries Watatatow et Les poupées russes) pour lui rafistoler les joues ; le directeur de la photographie, Onno Weeda, un Torontois qui a travaillé sur la série américaine Suits (et qui a travaillé sur deux courts métrages de Pierre Gregory), surveille que rien ne bouge sur la plateau ; le réalisateur s’entretient avec la directrice de production, qui prend conscieusement des notes.

Pendant ce temps, Mathew Moreau prend gentiment le temps de nous expliquer en quoi Eaux troubles sera un « feminist movie, à la Thelma et Louise », avec des personnages féminins forts, plus en phase avec notre époque contemporaine.

Âme bilingue...

Le tournage s’étale sur deux semaines – essentiellement, dans une aile désaffectée de l’université Saint Paul d’Ottawa – ce qui est très peu, pour un long-métrage. Chaque seconde compte, everybody knows it, here, et les prises s’enchaînent aussi vite que possible.

Budget total : une bagatelle. Moins de 150 000 $. « Et zéro argent public », précise la productrice, qui est toujours en quête d’un partenaire privé pour financer les « 30 à 40 000 $ qu’il manque » toujours pour boucler son budget.

À Noël dernier, la productrice a lancé sur Kickstarter une campagne de sociofinancement, en échange de rôles de figuration ou de séances de visionnement spéciales. La campagne n’a pas eu l’heureux dénouement escompté. Pas question de baisser les bras pour autant. Après tout, son film, Carolyn Pickett travaille dessus depuis 2004. Alors on s’arrange. On s’entraide. On multitask. Et un fauteuil roulant servira stratégiquement de dolly lors des travelings...

Le nœud du problème, reconnaît la productrice, a toujours été de faire financer ce film qui se veut franco-ontarien au plus profond de son âme. Le bilinguisme formel (les sous-titres alterneront d’une langue à l’autre) d’Eaux troubles n’est pas une simple lubie, ni un détail accessoire, explique-t-elle :

« Mon twist, c’est d’avoir changé la région où se passe l’histoire. On n’est plus à Montréal, mais dans un cadre franco ». Elle a confié au scénariste Louis Lemire le soin d’adapter J’ai beaucoup changé depuis..., une pièce de Jocelyne Beaulieu datant de 1981, que la productrice a découvert quelques années plus tard, alors qu’elle suivait une formation en théâtre. L’Ottavienne Marie-Thé Morin, dont le nom est intimement associé à Vox Théâtre, à Ottawa, a supervisé la rédaction du scénario.

« Ma mère, une Daoust d’Embrun, a accepté d’épouser mon père – qui était un anglophone, mais un francophile passionné – à la seule condition qu’il apprenne le français. Et pas une seule fois de ma vie il ne m’a parlé en anglais, dans la maison », retrace Mme Pickett. « Mais comme tous les Francos, j’ai naturellement appris l’anglais, et je suis devenue parfaite bilingue, avec cette pointe d’accent francophone qui fait partie de mon charme. »

Sauf que les instances – provinciales – de financement cinématographiques se sont avérées franchement démunies vis-à-vis de cet ovni bilingue, a constaté la productrice. Dès « 2006, quand une productrice m’a dit : “Pick a language!” » [en guise de conseil], mon cœur s’est serré... » La suite lui donnera pourtant raison, avoue la productrice. Plus tard, elle constatera avec tristesse que les traditionnels bailleurs de fonds publics, tant du côté du Québec que de l’Ontario, vont se renvoyer la balle.

Soins de santé

Son film traite directement de soins de santé, à travers la relation entre Isabelle et son médecin qui bouleverse les méthodes de travail de ses collègues. « Dans les années 80, on est à l’apogée de l’usage des médicaments psychotropes. À tel point que l’ensemble de la profession », convaincue du bien-fondé de sa démarche « jetait un discrédit sur la psycho-analyse et l’approche humaniste », estime la productrice.

« Il y a un parallèle avec aujourd’hui, où, pour traiter les douleurs chroniques, on prescrit “en déluge” toutes sortes de médicaments antidouleur comme l’oxyContin [un analgésique apparenté à la morphine, NDLR], ajoute-t-elle. Au point que l’Agence de la santé est en train de préparer de nouvelles lignes directrices pour dire aux médecins de se calmer le pompon avec les quick fix. »

Une réalité qui n’est pas sans liens avec les défis linguistiques des Franco-Ontariens. « Les gens ne se rendent pas compte à quel point la langue, c’est important, quand il s’agit de soins de santé. C’est difficile d’exprimer précisément ce qui ne va pas, si tu ne maîtrises pas un vocabulaire précis pour parler de tes problèmes et de tes douleurs. » Ce qui est précisément la raison pour laquelle « les Francos se sont battus pour garder [l’hôpital] Montfort », souligne-t-elle.

Le récit d’Eaux troubles n’est toutefois pas une diatribe sociale, mais un drame intimiste qui explore l’amitié entre une femme-enfant et sa psychiatre. « Leur relation va commencer à avoir un impact sur la santé physique de la psychiatre », laisse entendre Karolyne Pickett, qui espère pouvoir montrer son film aux festivals de Cannes et de Toronto en 2020.