Les acteurs Patrick Émmanuel Abellard, Katherine Nequado, Rémy Girard, Maripier Morin, Alexandre Landry et Louis Morissette

Le pognon dans tous ses états

Pour La chute de l’empire américain, Vincent Leclerc (Séraphin Poudrier des Pays d’en haut) est passé d’avare à sans le sou. Barbe rousse épaissie, le comédien incarne un sans-abri, Jean-Claude, qui s’est lié d’amitié avec le protagoniste, Pierre-Paul Daoust (campé par Alexandre Landry), un docteur en philo qui est passé à côté de ses ambitions, mais qui a trouvé sa place en occupant son temps libre à aider les itinérants.

Ce personnage d’itinérant tout à la fois « rêveur » et terre-à-terre, « on ne voulait pas en faire un personnage sombre et crasseux, parce qu’il y a beaucoup de lumière chez ces gens-là », indique Vincent Leclerc, qui était particulièrement « sensible à l’humanité qui se dégage du film » de Denys Arcand.

Pour se préparer, il s’est plongé dans la « magnifique série Face à la rue » (Moi et Cie), qui dresse les portraits de gens en situation d’itinérance.

Il a aussi rencontré des bénévoles de la Mission Old Brewery, à Montréal. « J’ai passé la journée avec des camelots du journal L’Itinéraire. Une des choses qui m’a marqué – et qu’on retrouve dans le film, je crois – c’est à quel point ces gens qui n’ont rien, sont souvent les plus généreux, entre eux. »

Curzi, le salaud

À l’opposé, Pierre Curzi endosse le costard-cravate immaculé de l’avocat Wilbrod Taschereau, un avocat spécialiste de la haute voltige financière, personnage suave (quoiqu’abject), dont les répliques permettent à Denys Arcand d’étayer sa démonstration sur l’impunité générale dont bénéficient les requins de la finance (et de dénoncer au passage le règne du politiquement correct).

« L’une des qualités du film, c’est qu’il ne pose pas de jugement moral sur l’argent. Ce qu’on suit, c’est le parcours de l’argent », résume-t-il. « On sait bien que l’argent crée des injustices, mais le film [garde] une certaine distance avec le capital » et sur « tout ce qu’on peut en faire »... c’est-à-dire « le pire et le meilleur ».

« Le monde entier s’appauvrit à cause de ces salauds » qui se fichent des règles, des lois et des frontières, mais le capital, lui, n’a pas d’odeur. »

«Arcand a un regard sociologique » sur ce qui n’est en fait qu’un « moyen », poursuit Pierre Curzi, pour qui le film pose la question : « l’argent sale peut-il devenir propre ? » en explorant différentes façons de le « banchir ».

Morissette, le coureur de fond

En tournée de promotion pour le film, Louis Morissette est de la même humeur badine. « J’ai plein de trucs pour cacher mon argent. Maintenant, je sais comment le blanchir... Merci beaucoup, Denys ! » blague-t-il.

Nettement moins souriant dans le film, il campe l’un des deux policiers qui s’« acharne » (le verbe est de Denys Arcand) à courir après les sacs remplis de cash sur lesquels Pierre-Paul a fait main basse.

Évidemment, l’argent court vite, quand il est manipulé par des « magiciens ».

L’interprétation que fait Louis Morissette du film diffère de celle de Pierre Curzi. « Denys nous fait la démonstration que c’est un système pourri, assez facile à contourner, et que notre immobilisme, l’aveuglement volontaire de la population, fait qu’on participe à la situation, en gardant au pouvoir des gens qui ne font rien pour le changer. »

Pour Alexandre Landry, le film traite moins du foin qu’on empile, que de « l’argent dont on est capable de se départir ».

« Les problèmes » d’argent sont des problèmes de possession, de gestion ou de rétention, estime-t-il. Face à cela, « l’argent qu’on peut donner devient une solution, car c’est là qu’il devient utile ». Son véritable intérêt se révèle dans le partage, poursuit-il, « le personnage de Pierre-Paul traduit justement l’envie de donner », énonce Alexandre Landry, qui dans la vie, est plutôt du genre honnête, au point que, même quand il vivait « sous le seuil de la pauvreté », il n’aurait osé faire comme son personnage et s’accaparer un pactole appartenant à la pègre.

À la puissance de l’argent, le personnage de Camille – une escorte vénale dont s’entichera Pierre-Paul – oppose le « pouvoir de la sexualité et de la séduction », expose son interprète, Maripier Morin ; la profondeur du regard de l’animatrice a charmé le réalisateur, qui lui a donné son premier rôle au cinéma.

Aux réseaux financiers occultes, Camille oppose un réseau de jeunes femmes offrant très publiquement leur corps (sur internet).

« La séduction, on s’en sert toutes, à petite ou grande échelle. Avec tout ce qui s’est passé ces dernières années [et le mouvement] #moiaussi, il faut faire attention à ça. Cependant, c’est quelque chose qui nous appartient : la femme est charmante » par nature, et le film l’assume, explique-t-elle. Mais Camille, note-t-elle, ne sait pas instinctivement « qu’être heureuse ne dépend ni du sexe ni de l’argent ».

La chute s’amuse à rappeler qu’un livreur est mieux payé qu’un enseignant en philo (Pierre-Paul a choisi le plus « lucratif » des deux), et place l’intelligence et la richesse dans une relation asymétrique.

Mais bien qu’il soit sans le sou, et malgré son côté maladroit, voire « inadapté », Pierre-Paul a l’intelligence du cœur, et surtout, « l’intelligence de savoir bien s’entourer ». Il va notamment chercher l’aide du « conseiller financier complètement détraqué et corrompu » (à qui Rémy Girard prête ses traits).