Portrait de Mme Édouard Bolduc en tenue de soirée, 1930

Le Musée de la Gaspésie se souvient de Mme Bolduc

Robes, bijoux, lettres, textes de chansons, photographies, fer à repasser... Le Musée de la Gaspésie possède une foule d’objets et de documents ayant appartenu à Mme Édouard Bolduc (qu’on appelle plus couramment La Bolduc), grâce à un legs de sa fille Fernande. Il présentera cet été «Ma vie de tournée, Mme Édouard Bolduc», une exposition consacrée à plusieurs aspects des pérégrinations de la turluteuse.

Bien qu’elle ait quitté la Gaspésie au début de l’adolescence pour travailler comme domestique à Montréal, Mary Travers — devenue après son mariage avec un plombier montréalais Mme Édouard Bolduc — a toujours conservé un fort sentiment d’appartenance envers la péninsule d’origine. «Je serai toujours une mangeuse de morue!» aurait-elle rabroué sa fille Fernande, lorsque celle-ci lui a souligné que la Gaspésie n’était pas vraiment son «pays».

L’exposition virtuelle Madame Édouard Bolduc, la voix du peuple, mise sur pied par le Musée de la Gaspésie permet d’en savoir beaucoup, en peu de temps, sur la vie et la carrière de cette pionnière. L’exposition «réelle» qui sera proposée cet été se concentrera davantage sur sa carrière sur la route, son sens de la publicité et du marketing, la vie de famille en tournée, tout en jetant un regard sur le milieu culturel et l’industrie du divertissement de l’époque.

«Dans les années 30, avec la crise économique, l’industrie du disque chute. Elle va enregistrer quelques disques, mais c’est vraiment sur les tournées qu’elle va miser pour pouvoir vivre», raconte Vicky Boulay, chargée de projet de l’exposition. Entre juillet 1932 et mars 1935, Mme Bolduc ne fera aucun enregistrement, ce qui explique le grand nombre de chansons inédites de son répertoire.

La troupe en 1936. Dans l’ordre, rangée arrière: Mme Bolduc, Armand Lacroix, Jean Grimaldi et André Carmel, et rangée avant: Colette Ferrier et Manda Parent

L’auteure-compositrice-interprète et multi-instrumentiste se joint à une troupe burlesque — qui passera d’ailleurs au théâtre Arlequin, à Québec — avant de fonder son propre groupe, baptisé La troupe du bon vieux temps. «Elle allait chercher de grands noms de l’époque, entre autres Jean Grimaldi», note Mme Boulay, pour ses spectacles multidisciplinaires. Elle tourne au Québec, en Ontario, au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Angleterre. «Ils s’entassaient à sept dans la voiture, avec une petite remorque pour contenir les bagages qui permettait aussi d’accrocher une banderole pour publiciser le spectacle. Ce n’était pas les routes asphaltées qu’on connaît aujourd’hui et vers la fin, ça lui causait beaucoup d’inquiétude, si on se fie à ses lettres», souligne Mme Boulay. Les photographies d’archives la montrent néanmoins s’amusant et riant aux éclats avec ses compagnons de tournée. «Ils se mettent en scène. En Abitibi, elle se déguise en capitaine sur un navire de croisière, elle profite du grand air et du soleil, même si, avec les matinées et les soirées, les journées étaient très remplies.»

En femme d’affaires habile (voire travailleuse autonome avant l’heure), Mme Bolduc conserve toutes ses factures et s’assure le soutien du clergé en donnant une partie de ses recettes aux paroisses où elle s’arrête. Elle écrit régulièrement de longues lettres à ses enfants, un aspect très touchant de l’exposition, selon la chargée de projet. Les affiches et publicités sont imprimées sur la route, grâce à une boîte de caractères typographiques qu’elle emporte dans ses bagages.

Madame Bolduc et sa troupe avec leurs valises près de la voiture, 1937. Dans l’ordre: madame Bolduc, André Carmet, Jean Grimaldi et Manda Parent (accroupie devant).

L’exposition sera présentée à partir du 15 juin, jusqu’à l’hiver 2019, au musée situé à Gaspé. On peut visiter l’exposition virtuelle à https://museedelagaspesie.ca/pages/exposition-virtuelle

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L'ACTUALITÉ EN CHANSONS

Madame et monsieur Bolduc à Montréal, vers 1932

Si elle a beaucoup écrit sur la crise économique et ses conséquences dans les foyers, La Bolduc a également abordé d’autres évènements qui ont fait les manchettes des journaux de l’époque.

Toujours l’R-100... qui commémore l’arrivée à Saint-Hubert d’un dirigeable au terme d’un voyage transatlantique, en août 1930

L’Enfant volé... sur l’enlèvement du jeune fils de l’aviateur Charles Lindbergh, en 1932

Les Américains... qui fait référence aux Américains qui viennent chercher de la boisson à Montréal, à cause de la prohibition de l’alcool aux États-Unis

As-tu vu l’éclipse?... sur l’éclipse solaire du 31 août 1932, la première en 300 ans, qui attire des foules immenses 

Roosevelt est un peu là... qui témoigne que les Canadiens suivaient les efforts du président Roosevelt visant à relancer l’économie américaine plongée, elle aussi, dans la récession

Les cinq jumelles... sur le cirque publicitaire qui a suivi la naissance des quintuplées Dionne, le 28 mai 1934, à Callander. en Ontario

La Gaspésienne pure laine... inspirée par les célébrations, en 1934, du 400e anniversaire de la colonisation de l’explorateur Jacques Cartier dans la région de Gaspé

La Visite royale... sur la visite du roi George VI et de la reine Élisabeth en 1939 

Tout le monde a la grippe... au sujet de l’épidémie de grippe en février 1939  Josianne Desloges

Source: Bibliothèque et Archives Canada

Banderole rectangulaire réalisée pour la première tournée dirigée par madame Bolduc en 1932. Posée sur le pourtour de la remorque tirée par un automobile, la banderole était à la vue des regards des passants pour attirer le plus grand nombre de spectateurs.

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LA BOLDUC EN 4 COUPLETS

«De l’ouvrage, y va en avoir / Pour tout le monde, cet hiver / Il faut bien donner le temps / Au nouveau gouvernement.»  Ça va venir découragez-vous pas, 1930

Grand succès de La Bolduc, cette chanson présente le gouvernement conservateur de Richard Bedford Bennett, élu aux élections fédérales de 1930, comme un signe d’espoir pour les travailleurs en manque d’ouvrage. C’est aussi cette année-là qu’aura lieu la première prestation solo de la turluteuse, nouvelle grande vedette des disques Starr et de la radio, au grand bal masqué de Lachute.

«Je m’habille modestement / Pis mes chansons sont de l’ancien temps / Mais partout j’vas turluter / J’ai pas honte de m’présenter»  La chanson du bavard, 1931

Quand le marché du disque s’écroule à l’été 1932, Mme Bolduc se produit dans des spectacles réunissant vaudeville, danse et folklore, où son tour de chant est le clou de la soirée. Son succès dépasse les frontières de la province. «À mon avis, c’est la personnalité québécoise la plus populaire du XXe siècle, même de toute l’histoire du Québec […] j’oserais même dire qu’elle était plus populaire que Céline Dion!» affirmait l’historien Jean-Marie Thibault, le 28 janvier sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première.

«Moi j’suis une bonne Canadienne / car j’en ai eu une douzaine / Mais cela m’a pas empêché / de continuer à turluter»  Les colons canadiens, 1936

Mme Bolduc chante ses douze enfants, dont seulement quatre (Denise, Lucienne, Réal et Fernande) atteindront l’âge adulte. Elle fit cinq fausses couches et en perdit trois en bas âge. «À l’époque, Montréal est la pire ville occidentale pour la mortalité infantile», commentait M. Thibault, à ICI Radio-Canada Première. La turluteuse fut une pionnière de la conciliation travail-famille, emmenant sa marmaille en tournée ou leur écrivant assidument lorsqu’elle partait seule. 

Un pliage anti-hitlérien que madame Bolduc vendait avec ses recueils de chansons.

«Si je pouvais m’enrôler / Pour aller soigner les soldats, / Je m’en irais dans les tranchées / Pour trouver cet Hitler-là. / J’mettrais le feu à sa moustache, / Il passerait un mauvais quart d’heure, / J’y emplirais la bouche de ouate / J’y mettrais les yeux au beurre.»  Si je pouvais tenir Hitler, 1939

Cette chanson, jamais enregistrée, était interprétée dans les spectacles de la Bolduc pendant la Deuxième Guerre mondiale. Elle vendait en marge de ses prestations des recueils de ses chansons accompagnés d’un feuillet représentant quatre cochons qui, plié selon les indications, laisse apparaitre un cinquième cochon : le visage d’Adolf Hitler. Une copie de ce pliage fait partie de la collection du Musée de la Gaspésie.