Le réalisateur Ricardo Trogi admet qu’il n’a pas eu à faire grand-chose pour diriger Jean-Carl Boucher.

Le grand voyage du petit Trogi

Quasiment tout le monde – sauf peut-être Ricardo Trogi lui-même – a longtemps pensé que sa série de films traitant de ses mésaventures de jeunesse allait se conclure au troisième chapitre. Pourtant, dans «1991», suite de 1981 et 1987 et attendu en salles le 25 juillet, le réalisateur s’autorise une allusion à une « tétralogie ».

Profitant d’une entrevue avec le réalisateur, on se dépêche de lui demander si la réplique en question a valeur d’avertissement.

« Je pourrais en faire 10, des suites », rigole Ricardo Trogi, qui, dans la tête, n’a jamais conçu la série comme une trilogie. Sa participation à l’émission « La Course destination monde (en 1994-95) pourrait être un de ces moments » charnières susceptibles d’être portés à l’écran

Avant d’y songer plus sérieusement, il « attends de voir la réponse » que le public et les médias réserveront à 1991. Car, explique-t-il, chaque film représente grosso-modo trois ans de travail, et il a « besoin d’une grande claque dans le dos » pour le rassurer et l’encourager à prolonger ses chroniques autobiographiques.

La tentation est grande : « C’est excessivement complexe de se démarquer dans ce milieu-là [l’industrie cinématographique]. Là, je sais que je tiens quelque chose, que j’ai réussi à trouver un produit "signature" ». Mais le cinéaste sait que l’affaire n’est pas gagnée d’avance : Au début, 1981 était « un petit projet personnel » en attendant que débouchent d’autres projets en attente de financement. Un projet « facile », qui se distinguait par sa « démarche originale ».

Sauf qu’à chaque nouveau film de la série, « ça devient de plus en plus difficile de conserver la même originalité, surtout au plan de la narration », explique Ricardo Trogi, qui signe évidemment le scénario, mais qui est aussi le narrateur des trois opus, bien qu’on ne le voie jamais à l’écran.

Un narrateur qui « se trompe » à l’occasion, bafouille, exagère ou ment parfois. « Je ne suis pas le narrateur-Dieu [omniscient]. Je trouve ça plus drôle qu’il ne se souvienne pas de tout », en dépit du fait que ce choix rend « plus complexe de jouer avec la narration ».

Authenticité
Dans ce collage de souvenirs, son principal souci est de « rassembler des trucs qui sont vraiment arrivés ». Même nourri par l’autodérision, l’exercice perdrait beaucoup de son intérêt s’il n’était pas fidèle à la réalité, estime-t-il.

Ricardo Trogi a inséré des scènes en noir et blanc dans «1991», comme la scène où Jean-Carl Boucher est déguisé en petit Marcello Mastroianni (aux côtés de Juliette Gosselin sur la photo).

« Je ne veux pas traficoter les événements. Je me dois de respecter ce qui est arrivé. Là où je triche parfois, c’est dans la compression du temps », explique Ricardo Trogi, qui s’autorise une fourchette de « plus ou moins trois ans » lorsqu’il veut ajouter une anecdote anachronique.

Tout ce qui est dépeint dans 1991 – un voyage en sac-à-dos jusqu’en Italie, pour les beaux yeux d’une certaine Marie-Ève – est donc parfaitement authentique.

C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles il a décidé de faire 1991, malgré un synopsis qui pouvait s’apparenter à L’Auberge espagnole, le célèbre film de Cédric Klapisch « Je le savais, sauf que bon... c’est mon histoire que je racontais. Alors, go ! »

Avant de faire le film, producteurs et avocats convient le scénariste à contacter toute personne susceptible de se reconnaître à l’image, et de vérifier auprès d’elles si rien de ce qui est écrit ne risque de les contrarier.

« Quand j’approche les gens, je dois les rassurer un peu. Alors je leur [rappelle que] c’est moi qui a l’air con, dans le film, pas eux. »

Dans le cas de la véritable Marie-Ève – dont le nom a été changé, souligne Ricardo Trogi – « il a fallu que je lui fasse un aveu, 26 ans plus tard », confesse-t-il. Ce « petit moment weird » n’a pas empêché son ancienne flamme de donner sa bénédiction au scénario.

Glissements
Comme dans ses deux premiers opus, parsemés de « glissements » de l’ordre du « fantasme », (la confrontation avec les soldats nazis dans 1981 ; la présence de Ricardo aux réunions du ministère de l’Éducation dans 1987), le réalisateur s’est amusé à « installer des petites bulles » surréalistes. Les glissements font cette fois directement écho au fantasme cinématographique.

Sans que ce soit un élément moteur du film, et « pour rigoler » un peu, Ricardo Trogi joue avec son medium, distillant dans 1991 des petits « clins d’œil au cinéma », telle cette séquence en noir et blanc, calquée sur le polar noir, et utilisée pour la bande-annonce du film.

« Je présente le personnage comme un type qui veut faire du cinéma. À cette période, il ne s’est pas encore “commis”. » Quand on est étudiant, on est dans l’idéal, il y a une forme de pureté, explique-t-il.

« À l’époque, j’avais vu quelques films d’Antonioni, des trucs romantico-machins qui ne me parlaient pas beaucoup, autrement que par l’image, parce que le rythme est lent comme ça ne se peut pas, et que je trouve la mise en scène trop statique, mais ça me semblait logique de profiter de l’Italie et de ses décors hallucinants » pour y faire une référence directe.

Il s’est ainsi amusé à faire un clin d’œil à un des ses films d’horreur favoris, Damien : La Malédiction 2 (Damien : Omen II), classique datant de 1978, et aux vieux films « à la Godard », où les paroles et les babines des personnages sont ridiculement mal synchronisées.

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RICARDO RELAX, RICARDO STRESSÉ

Les voyages, dit-on, forment la jeunesse. Dans le cas de Ricardo Trogi, ce voyage en Italie effectué alors qu’il était dans la jeune vingtaine a surtout forgé sa confiance en soi. Il lui a donné la certitude qu’il avait la capacité de s’adapter à tout. D’improviser. Un atout précieux, dans ce métier. 

« Bizarrement, malgré toutes mes bads lucks, ça m’a donné super confiance quand je suis revenu de là. » 

Deux ans après son retour au Québec, Ricardo était accepté (à sa troisième tentative) en tant que participant à l’émission La Course destination monde

« Juste avant de partir, on avait un mois pour préparer nos futurs reportages. » Les concurrents partaient avec une liste de 20 sujets, un par pays qu’ils allaient visiter, se remémore-t-il. Moi, au lieu de me préparer, j’ai pris des bières avec mes amis. 

« Je me disais que je verrai bien, une fois sur place, quels sujets de film j’allais pouvoir faire. Et ç’a fonctionné A1. J’ai fait La Course les deux doigts dans le nez. Quand je débarquais dans une ville, j’allais dans la première espèce d’épicerie-dépanneur que je pouvais trouver, puis je demandais : “Qu’est-ce qui se passe, par ici ?” Dans n’importe quel quartier populaire, on va te parler d’un truc étonnant ou d’un type intéressant. “Y’a un gars qui bouffe des tortues !” Bon, je vais aller filmer le gars qui bouffe des tortues ! »

C’est Jean-Carl Boucher qui incarne Ricardo Trogi dans «1991», un film qui retrace un voyage en sac-à-dos jusqu’en Italie pour les beaux yeux d’une certaine Marie-Ève.

L’anxiété ne fait guère partie de sa nature.

Par contre – et c’est ce dont témoigne son film, sourire en coin – le jeune Ricardo n’a pas beaucoup profité des ravissants paysages ni des merveilles architecturales que l’Italie fait défiler sous ses yeux, bien trop préoccupé qu’il était par sa blonde ou par le truc qui le démangeait un peu au-dessous du nombril (oui, sa ceinture de voyage).

« Je n’ai jamais rien visité là-bas, confesse-t-il. Pour de vrai, je m’en foutais complètement du paysage » à cause d’une « connerie » (dont nous ne dévoilerons pas ici la teneur) survenue là-bas. « J’ai fait très peu d’establishing shots », ces images grand angle destinées à asseoir le décor, façon « carte postale ». 

« Les seules fois où je montre la ville, c’est incorporé dans l’histoire », pendant que Ricardo, stressé, traverse Pérouse (Perugia) au pas de course, sans prendre le temps d’apprécier ses vieilles pierres et ses fontaines.