Dès mardi, la petite ville de Cannes verra débarquer des milliers de personnes venues participer au plus prestigieux festival de cinéma de la planète.

Le Festival de Cannes sur une mer agitée

BILLET / Pendant un moment, j’ai pensé intituler ce billet Thierry et moi, la suite. En référence au papier que j’ai écrit l’an dernier avant de partir pour couvrir le Festival de Cannes qui racontait mes déboires pour obtenir une entrevue avec le délégué général. Et au fait qu’au cinéma, surtout hollywoodien, les suites sont devenues une véritable plaie. Mais, justement, elles sont généralement moins bonnes que l’original et racontent essentiellement la même chose. Alors, à quoi bon? Surtout que la 71e édition s’annonce très agitée…

Cannes est le festival de cinéma le plus prestigieux de la planète. Parce qu’il maintient un équilibre délicat entre les œuvres significatives du septième art et les paillettes. Or, les vedettes américaines se font de plus en plus rares sur la Croisette.

Les stars ne boudent pas l’événement. Il y a plutôt une conjugaison de deux facteurs. Les producteurs préfèrent parfois une première mondiale dans les festivals automnaux (Venise, Telluride, Toronto…), qui servent de plate-forme de lancement pour la saison des Oscars. Et ils sont de plus en plus réticents à risquer l’opprobre de la critique à Cannes.

Certains films sont hués, parfois à pleins poumons, avant même le générique. C’est assez intense. Parlez-en à Sean Penn (The Last Face, 2016) ou à Gus Van Sant (Sea of Trees, 2015) … La réputation d’un film est détruite en deux clics et trois publications sur les réseaux sociaux.

Ce qui explique que, dorénavant, la presse verra les films en même temps que les happy few qui font la montée des marches pour les projections de gala en soirée. Les associations de critiques se sont insurgées. Ça risque, en effet, de compliquer le boulot, mais, bon, on verra à l’usage.

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Ce qui nous amène au retour de Lars von Trier au Festival, sept ans après son banissement… à vie. Pour ceux qui auraient manqué le psychodrame, c’est une allusion à Hitler, dans ce qui se voulait une mauvaise blague, qui a mis le feu aux poudres alors que le sulfureux réalisateur danois venait présenter Melancholia. «Une punition disproportionnée et qui a duré trop longtemps», a indiqué Thierry Frémaux en entrevue.

Soit. Mais la présence de Matt Dillon, Uma Thurman et Riley Keough dans le haut de l’affiche a certainement aidé au pardon pour cette 71e édition, où les vedettes se font rares. Mais il y a aussi le talent incontestable du réalisateur, un nom connu dans une affiche beaucoup plus pointue en compétition.

Cela écrit, on remarquera que The House That Jack Built est présenté hors-compétition. Parce que le suspense psychologique met en scène un tueur en série de femmes… Rien de moins pour brasser de la merde dans le contexte actuel du mouvement #Moiaussi. Sauf que Cannes est français jusqu’au bout de doigts… de pied: jusqu’à très récemment, vedettes féminines et invitées devaient porter des talons hauts sur le tapis rouge. Imaginez le reste! La France a l’habitude de la polémique et du rebrousse-poil...

La situation n’en reste pas moins délicate pour le Festival. Les femmes sont en minorité en compétition pour la Palme d’or. Habituellement très habile dans un champ de pelures de bananes, Thierry a balbutié les explications de circonstances. À savoir que Cannes est un reflet de la société et qu’il n’appartient pas au Festival de changer celle-ci. Même son de cloche du côté de Denis Villeneuve, qui siégera sur le jury.

Comme le cinéaste québécois le faisait d’ailleurs remarquer avec à-propos, ce n’est pas pour rien que les jurys de l’édition 2018 sont paritaires ou à majorité féminine… Une façon comme une autre de museler un peu les critiques.

J’avais une question à ce propos pour Thierry, mais «son emploi du temps est infiniment chargé», me dit la sympathique Marion aux communications du Festival. Vrai que si chacun des 4000 journalistes qui seront présents à compter de mardi désirent une entrevue…

Je voulais aussi l’interroger sur le conflit avec Netflix, qui a retiré ses films après que le Festival soit resté ferme sur son règlement: les longs métrages soumis doivent ensuite jouer en salle en France. Exit le Roma d’Alfonso Cuarón, le Norway de Paul Greengrass, le Hold the Dark de Jeremy Saulnier et The Other Side of the Wind (1970-1976), film inachevé du légendaire Orson Welles, maintenant complété.

La poussière était à peine retombée qu’une guerre ouverte éclatait cette semaine entre les dirigeants du Festival et le producteur Paulo Branco à propos du Don Quichotte de Terry Gilliam. Je vous épargne le fin détail, mais celui-ci veut en empêcher la projection en clôture du Festival pour des questions de droits.

Il n’en fallait pas plus pour que les deux parties se lancent de la bouette. Un tribunal doit trancher lundi, la veille de l’ouverture — la 71e édition se déroule du 8 au 19 mai.

Quand je vous disais que le Festival navigue sur une mer agitée… Je vous tiens au courant dès mon arrivée sur la Croisette: du gros fun noir en perspective.