Dans Y’est où le paradis?, un frère et une soeur handicapés intellectuellement (Maxime Dumontier et Marine Johnson) partent dans la forêt boréale à la recherche du Matchi-Manitou, le lieu où serait allée leur mère décédée, selon ce qu’ils croient.

Le chemin de croix de Denis Langlois

En 2009, Denis Langlois et son coscénariste Bernard Lachance se sont arrêtés chez la tante de ce dernier, qui vit avec ses deux enfants aux prises avec une déficience intellectuelle. Sur le chemin du retour, ils se sont demandé : que va-t-il se passer après sa mort? Le duo avait son idée de départ pour Y’est où le paradis? Sans savoir que s’amorçait un long chemin de croix parsemé d’embûches.

Le cinéaste l’avoue sans détour: il a passé proche de confier la réalisation de cet amalgame de conte et de road movie dans le Nord québécois à un autre réalisateur. «Je me demandais si ça valait la peine de me rembarquer là-dedans», dit celui qui n’avait pas tourné depuis Amnésie, l’énigme James Brighton en 2005.

À savoir dans le maigre financement d’un film indépendant où la débrouillardise et l’huile de bras servent de moteur créatif. Surtout pour un tournage hivernal. Mais très attaché à l’histoire et à ses personnages, «je me suis dit que personne d’autre ne va la comprendre plus que moi».

Il a donc décidé de mettre en images la quête de Samuel et Émilie à la recherche du Matchi-Manitou, le «paradis» où leur mère décédée s’en est allée, croient-ils. L’aîné (Maxime Dumontier) est un peu plus autonome que sa sœur adolescente (Marine Johnson, qui a interprété ensuite le rôle-titre de La petite fille qui aimait trop les allumettes de Simon Lavoie). Mais le périple va mettre à rude épreuve leur relation déjà fragile…

Denis Langlois a pensé un temps embaucher de vrais déficients pour les rôles principaux. Mais les contraintes de tournage — la patience n’est pas une de leurs forces — l’en ont dissuadé. «C’est devenu un choix artistique qu’on a assumé. Mais on a voulu ensuite avoir des acteurs [pour des rôles de soutien] qui vivent avec une déficience.» Comme Geneviève Morin-Dupont, qui a une vaste expérience, tant au grand écran (Gabrielle) qu’au petit (Unité 9).

Denis Langlais a dû composer avec les sautes d’humeur de Dame Nature lors du tournage.

L’actrice fait d’ailleurs partie de l’équipe des Muses, un centre des arts de la scène pour les artistes qui vivent avec un handicap. Les deux comédiens y sont allés pour faire de la recherche afin de jouer adéquatement leurs rôles.

Autre choix artistique, mais aussi économique, la production n’a pas voulu préciser l’endroit de la forêt boréale où s’enfoncent le frère et la sœur. «On voulait un lieu imaginaire. Mais le lac Matchi-Manitou existe vraiment. Sauf qu’on n’avait pas de budget pour tourner en Abitibi.»

Le tournage n’a pas été une sinécure pour autant. Voulant tourner en lumière naturelle les scènes d’extérieur, l’équipe avait peu de temps diurne. Les températures étaient parfois glaciales. Sans parler des sautes d’humeur de Dame Nature. 

Une scène importante, amorcée pendant une tempête comme prévu au scénario, s’est retrouvée sur la glace, en quelque sorte. Lorsqu’est venu le temps de compléter, trois semaines plus tard, dans un endroit sécuritaire, la neige s’est transformée… en pluie! L’équipe a fait contre mauvaise fortune bon cœur et tout le monde a eu beaucoup de plaisir pendant le tournage. Sauf peut-être le réalisateur… qui a beaucoup eu froid!

Portée universelle

Y’est où le paradis? a beau mettre en scène deux déficients, sa portée est universelle. Même si le concept de la mort est plus difficile à appréhender pour les deux protagonistes. Passent-ils par les mêmes étapes de deuil (déni, négociation, colère, tristesse et acception) que le commun des mortels? «Ils ont l’innocence des enfants.»

«Il y a quelque chose qui me rejoint dans l’idée de ce qui va arriver quand nos parents vont mourir.» Au moment de filmer, en 2016, Denis Langlois s’est demandé si ce scénario ne lui servait pas à se préparer l’inévitable. Puis, «la réalité m’a rattrapé. J’ai perdu ma mère, il y a neuf mois. Le désir de parler [du deuil] était plus fort que les aléas de la production.»

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PROJET À SHANNON

Le tournage de Y’est où le paradis? a beau ne pas avoir été de tout repos, Denis Langlois a tout de même l’intention de revenir derrière la caméra. Le réalisateur veut tourner un long métrage de fiction inspiré de l’épisode de pollution à Shannon. La nappe phréatique de cette municipalité du nord de Québec a été contaminée au TCE, un solvant utilisé dans la base militaire de Valcartier. Le film s’intitulera Le triangle rouge, en référence aux trois rues où on a décelé un degré extrême de toxicité. «Ça va être très intime, mais ça va parler de comment les gens ont vécu ça.» Le projet a été déposé en scénarisation à la SODEC.