L’humoriste Jean-Michel Anctil n’affiche ni sourire ni joie dans Nous sommes les autres, premier long métrage de Jean-François Asselin.

Le chant triste du clown

Jean-Michel Anctil, qui ne nous a jamais fait pleurer que de rire, vient d’ajouter une corde à son arc — le drame pur — en participant au premier long métrage de Jean-François Asselin, Nous sommes les autres, dans lequel l’humoriste endosse le personnage de Robert : un gars un peu terne, mine et épaules basses, pas bien dans sa peau ni très confortable dans ses chaussures.

« Mon désir était de faire oublier l’humoriste derrière le personnage, qu’on n’en retrouve aucune trace. Et si je me fie aux commentaires, ça marche ! Les gens s’attachent au “pauvre type” qu’est Robert » d’où n’émane pas une once de comédie.

Un simple regard à la caméra décoché par Anctil en gros plan durant le tournage d’un vieil épisode des Pêcheurs réalisé par Asselin aura mis la puce à l’oreille du réalisateur. « À la fin de la scène, il m’a dit : “J’aime faire des gros plans sur toi, parce que tu as quelque chose d’intrigant dans le regard” », se souvient le clown triste. N’eût été de cette prise, « je ne pense pas qu’il aurait pensé à moi pour les auditions » de Nous sommes les autres.

Et la proposition tombait fichtrement bien, car l’envie d’explorer le registre vraiment dramatique titillait Jean-Michel Anctil depuis longtemps, avoue-t-il aujourd’hui. 

Il voulait « jouer quelque chose qui soit loin de [lui] » et prendre le temps d’« explorer les émotions d’un personnage » dans leurs subtilités. 

Pour se préparer au rôle (qui est aussi son tout premier premier rôle au cinéma), il s’est entouré d’un coach, avec qui il a appris à travailler « de façon nuancée », à moduler les intonations et à « laisser parler les yeux ». Une « finesse de jeu » à laquelle n’était guère accoutumé Anctil le comédien de scène, habitué à « jouer gros » pour s’assurer d’« aller chercher les gens qui sont au balcon ».

Or, « il n’y a rien de gros dans le personnage de Robert. Il fallait une finesse, une vérité, pour que les gens puissent se reconnaître à travers le personnage ».

« J’ai été très flatté quand [Asselin] m’a appelé pour l’audition, mais quand j’ai vu les autres comédiens qui attendaient aussi pour le même rôle, je me suis dit “OK, mon chien est mort ! On oublie ça !” » 

Fort heureusement pour lui, « Jean-François avait une idée très précise du personnage » et c’est « la mélancolie » qu’Antil a su lui donner qui a achevé de convaincre le réalisateur. 

« Robert n’est pas heureux, dans sa vie, dans son métier [d’expert en sinistres]. Les choses qu’il fait, c’est pour faire plaisir à sa femme et aux autres. Le film parle beaucoup de ça, du regard des autres, et de tout ce qu’on fait pour plaire ou ne pas déplaire » à autrui, mais pas pour nous-mêmes. 

Ah ! Si je m’étais écouté...

Sur le plateau, « j’avais une fausse bedaine — que j’avais hâte d’enlever — et ça aidait, physiquement, à incarner le personnage, [à trouver] son côté un peu voûté. On sent que tout est lourd, qu’il en a vraiment sur les épaules. » L’enquête que mène Robert pour retrouver le conjoint disparu de Myriam — campée par Pascale Bussières — va le rapprocher d’« un monde qui l’a toujours attiré, mais qui lui semblait inaccessible », et devenir une source de joie et de frustrations mêlées. « Ce que j’aime de ce personnage, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui vont se reconnaître en lui. Se dire “Ah ! Si je m’étais écouté ! Peut-être que j’aurais osé explorer cette voie, [même si] je ne sais pas où elle m’aurait mené !” »

Anctil y voit d’ailleurs une ressemblance avec son propre parcours : « J’ai fait de l’humour longtemps, mais j’ai toujours eu envie d’explorer le côté du jeu... Là je me permets d’y aller, d’oser, et de voir où ça va me mener ». Sauf qu’à la grande différence de Robert, « moi, ça ne me pèse pas lourd : j’aime la scène et mon métier », ajoute-t-il.

C’est donc dans ses souvenirs d’adolescent, à l’époque où il s’est « fait domper » et qu’il « avait ce côté un peu pitou piteux », confesse-t-il, que l’heureux bonhomme est allé puiser l’énergie dépressive de Robert.

Fils spirituel de Coluche

Jean-Michel Anctil cite « deux influences dans ce métier » : Yvon Deschamps, qui fut le premier révélateur, et Coluche, le grand bouffon français des années 70 et 80. 

« J’ai eu un coup de cœur pour l’ensemble de l’œuvre de Coluche, tant ses spectacles [...] que ses films — et Tchao Pantin [où Coluche, utilisé à contre-emploi, tient un rôle tragique] est pour moi le plus beau film qu’il ait fait — et son implication sociale. C’est le genre de carrière que je rêvais d’avoir : être capable de faire rire », d’émouvoir et d’aider, indique Jean-Michel Anctil, qui depuis 20 ans se consacre à la prévention du décrochage scolaire. 

« C’est ma façon de suivre un peu le même parcours que Coluche », poursuit celui qui, plus qu’un fils spirituel, a déjà été « le fils illégitime canadien de Coluche ». 

C’est du moins ce que le Québécois a réussi à faire croire à la télévision française, sur le plateau de l’émission Le Bigdil (diffusée entre 1998 et 2004). Il s’agissait d’un poisson d’avril, rappelle-t-il. Le canular a duré 24 h. Les gens y ont tous cru. « Et moi aussi, j’ai aimé y croire », lâche-t-il en éclatant de rire.

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CAPSULE

Dorloté par Bussières

« Pascale [Bussières] et moi, on s’était croisés sur le plateau du Cœur a ses raisons, dans un tout autre registre. Puis j’étais un peu intimidé [de la retrouver] parce qu’au niveau de l’expérience cinématographique, son CV est beaucoup plus rempli que le mien. Je ne voulais pas décevoir. C’est pour être à la hauteur, que je suis allé me faire coacher. J’étais très préparé, pour me sentir en confiance. Je connaissais mon texte sur le bout des doigts, et je suis arrivé sur le plateau “confiant de ne pas être confiant”. [...] Mais j’ai été choyé et dorloté par Pascale. Ç’a été un grand plaisir de travailler avec elle. » — Jean-Michel Anctil