Le réalisateur Rémi Bezançon a tout de suite su que le rôle principal était dévolu à Fabrice Luchini, à droite sur la photo.

La déclaration d’amour au livre du cinéaste Rémi Bezançon

Une jeune éditrice trouve un manuscrit qui prend la poussière et le publie. Le succès est immense, d’autant qu’il aurait été écrit par un humble restaurateur, mort depuis deux ans. En pleine télé, un critique littéraire intempestif s’en prend à la veuve en dénonçant une supercherie… Limogé, ce «Hercule Pivot» mène l’enquête pour faire éclater la vérité!

C’est sur ces bases que Rémi Bezançon a décidé de tourner Le mystère Henri Pick, avec le truculent Fabrice Luchini dans le rôle-titre, une garantie de succès en salle dans l’Hexagone (1 million d’entrées). Le Soleil a profité du passage du réalisateur français au Québec pour discuter de cette comédie sans prétention.

Q Vous avez adapté Un heureux événement d’Éliette Abécassis en 2011. Le mystère Henri Pick est dans un autre registre. Pourquoi avoir choisi le roman de David Foenkinos (2016)?

R Il m’avait proposé d’adapter Nos séparations, il y a 10 ans. Je n’avais pas pu — je tournais Un heureux événement. Mais on est restés assez proches. Il a continué à m’envoyer ses livres. Bizarrement, le seul qu’il ne m’a pas envoyé, c’est celui-là (rires). Je l’ai lu, puis je l’ai fait lire à ma coscénariste Vanessa Portal. On est tombé d’accord sur son potentiel, en focalisant sur Jean-Michel Rouche [le critique / animateur], joué par Fabrice Luchini, et en faisant une enquête littéraire.

Q Justement, vous avez séduit par l’idée de jouer avec les codes du polar pour votre film?

R Complètement. J’aime beaucoup le film de genre. C’était intéressant d’en faire une comédie plutôt qu’un drame, mais en jouant avec les codes du polar, sans les caricaturer. J’ai trop de respect pour ce genre.

Q Le personnage de Jean-Michel Rouche, qui perd son emploi après sa sortie en direct sur le sujet, on peut s’empêcher d’y voir un peu de Bernard Pivot, le vénéré animateur d’Apostrophe et de Bouillon de culture. Est-ce que je me trompe?

R Des journalistes français ont parlé d’Hercule Pivot (rires). Il y a un peu de ça. […] Il est à la recherche de la vérité. C’est une enquête où il n’a pas grand-chose à gagner. Il cherche sa propre vérité, après avoir perdu son envie de lire.

Q Fabrice Luchini me semble taillé sur mesure pour ce rôle, pas seulement pour son talent indéniable d’acteur, mais aussi en raison de son amour des livres. Qu’est-ce qui vous a convaincu?

R Dès la lecture du livre, je l’ai vu dans ce personnage de critique qui enquête sur cette supposée supercherie littéraire. Je l’ai vu sur scène avec ses livres, c’est un passeur de mots, d’histoires… Je ne voyais personne d’autre et j’avais très envie de travailler avec lui, ça tombait bien. Avec Vanessa [Portal, la coscénariste], on lui a écrit un rôle sur mesure. On avait sa photo au-dessus de notre bureau. J’étais sûr qu’il allait accepter. S’il refusait, d’ailleurs, je crois que je ne faisais pas le film (rires).

Q On connaît sa propension à, parfois, faire du Luchini. Vous avez réussi à serrer la bride. Est-ce que ç’a été difficile?

R Non. Le scénario était écrit comme ça, et il a bien compris où j’avais envie d’aller et le personnage. Ça n’aurait pas fonctionné s’il en avait fait un peu trop. En même temps, Fabrice aime être dirigé. Et on a beaucoup parlé du personnage. Il savait qu’il ne pouvait être comme dans d’autres films. Il est assez différent comme acteur que sur un plateau de télé, où il fait ce qu’on attend de lui. Il est très sérieux, concentré.

Q Malgré son rôle dans la série télé 10% (Appelez mon agent au Québec), Camille Cottin est moins connue, du moins ici, puisqu’elle a peu joué au cinéma. Pourquoi l’avoir choisie?

R Je ne voulais pas imposer une comédienne à Fabrice. Je lui ai demandé avec qui il aimerait bien travailler. Il a tout de suite évoqué Camille Cottin. J’ai trouvé l’idée super puisqu’elle jouait dans mon film précédent [Nos futurs, 2015]. Ça a été une évidence, dès la première lecture. Ça faisait un beau couple de cinéma.

Q C’est quand même intéressant de faire un film sur la littérature de nos jours. N’avez-vous pas eu peur que ce soit un peu anachronique?

R J’aime beaucoup lire et la littérature. Ma coscénariste vient de l’édition, elle est très empreinte du milieu littéraire. Le plus beau compliment qu’on peut me faire à la sortie du film, c’est «ça m’a donné envie de lire». C’est vraiment une déclaration d’amour au livre. Le problème, c’est qu’il n’y a plus que quelques livres qui sont lus. Un peu comme au cinéma. Les superproductions américaines sont vues par des millions de personnes alors que les films plus intimistes sont moins vus. C’est dommage.

Q Il est beaucoup de question de littérature dans votre long métrage, mais aussi de la mince frontière, mobile, entre la réalité et la fiction. Qu’est-ce qui vous fascinait là-dedans?

R C’est vrai que c’est présent dès le début. En fait, tout est question de point de vue. Si on est tous les deux à vivre une même scène, on ne va pas en parler de la même façon — on ne vit pas la même réalité. Ça m’a toujours fasciné. Qu’est-ce que la réalité? Une perception. Chaque individu a un point de vue sur les choses. C’est la base de l’autofiction d’ailleurs. Quand on écrit sur soi, on ne peut pas toujours être dans la réalité.

Q Jusqu’à quel point vous avez pris des libertés, d’ailleurs, avec le roman?

R On a vraiment pris beaucoup de libertés. Comme je connaissais bien Foenkinos, je lui ai dit ce que je voulais faire du livre. En fait, ce film est une variation du livre. C’est très librement inspiré. Je pense que c’est pour ça que Foenkinos l’aime bien. C’est une autre histoire, racontée différemment.

Q On en revient au point de vue?

R Oui, et le point de vue, c’est important dans l’art.

Le mystère Henri Pick prend l’affiche le 14 juin