Tilda Swinton incarne à la fois Madame Blanc, chorégraphe réputée d’une école de danse de Berlin, le psychothérapeuthe Josef Klemperer et la sorcière Mère Markos dans «Suspiria».

La danse macabre de «Suspiria» ***

CRITIQUE / Ceux qui aiment les habituels drames de mœurs de Luca Guadagnino risquent d’être sérieusement troublés par «Suspiria». Le réalisateur italien d’«Appelle-moi par ton nom» s’est attaqué au remake du classique baroque du fantastique d’horreur de Dario Argento et premier volet (1977) de sa Trilogie des enfers. Une version plus insidieuse que terrifiante, qui prend ses distances de l’original — une bonne idée —, mais qui ne réussit pas à atteindre les hauteurs de ses ambitions esthétiques et thématiques.

La base reste la même: Susie (Dakota Johnson) est admise à une réputée école de danse située à Berlin, en 1977. La jeune Américaine est prise sous son aile par Madame Blanc (Tilda Swinton), une chorégraphe réputée. L’établissement est dirigé par une communauté de femmes qui vivent en autarcie.

Dès son arrivée, elle constate que les autres danseuses sont affolées par la disparition mystérieuse de l’une d’entre elles, Patricia (Chloë Grace Moretz). Peu à peu, d’étranges événements surviennent alors que Susie devient la protégée de la maîtresse des lieux — croit-elle —, tout en se liant d’amitié avec Sara (Mia Goth), une autre artiste de la troupe.

Cette nouvelle adaptation suit ensuite sa propre trajectoire. Le spectateur assiste aux révélations de Patricia au docteur Josef Klemperer (encore Swinton, méconnaissable). L’école serait sous le contrôle de sorcières menées par Mère Markos. Le psychothérapeute est d’abord sceptique, croyant la danseuse en proie au délire. Son enquête sème le doute dans son esprit jusqu’à ce qu’il assiste à la représentation de la pièce Volk à l’Académie, dont la musique est une gracieuseté de Thom Yorke, compositeur de l’inquiétante trame sonore.

Ce moment est un morceau de bravoure de danse contemporaine et de cinéma — la réalisation est hypnotique dans ses mouvements de caméra élaborés. Mais il ne parvient pas à sauver l’ensemble de sa lourdeur et de ses maladresses. Notamment le fait que la charge érotique proposée tombe singulièrement à plat. Il y a aussi la greffe du sous-texte politique — alors que l’Allemagne est secouée par les attentats terroristes d’extrême gauche de la bande à Baader-Meinhof, liés à son passé nazi — qui ne prend pas.

Guadagnino aurait dû se concentrer sur son récit principal (il aurait ainsi pu couper d’inutiles longueurs dans ce film de 2h30). Son Suspiria s’apparente beaucoup plus au drame psychologique que d’horreur, insistant sur le climat glauque en couleurs délavées plutôt que le gore (sauf le sanglant sixième et dernier acte). Grâce aux doutes du docteur Klemper, le spectateur, d’ailleurs, se demande s’il ne s’agit pas de visions d’esprits troublés. Du moins jusqu’à ce qu’il assiste à un sabbat de sorcières avec des chants incantatoires qui font dresser les poils au garde-à-vous.

L’œuvre, complexe et dense, explore le thème du double, celui à l’intérieur de Susie et celui de sa relation fusionnelle avec Sara; celui des deux rôles opposés de Swinton en Madame Blanc et en docteur Klemper ainsi que celui de Madame Blanc et de Mère Markos, créature difforme et défigurée aussi interprétée par Swinton (!!!)… L’éternel conflit du bien et du mal.

Plus encore, Suspiria propose une réflexion sur la place des femmes dans la société, leurs jalousies (parfois inavouables) et leurs capacités de manipulation. On peut en déduire, dans cette version ténébreuse, qu’une assemblée de femmes laissées à elles-mêmes produit un pouvoir maléfique… Ce qui est à ranger au rayon des maladresses de ce long métrage.

Suspiria reste chargé d’une forte teneur symbolique — nous sommes ici dans le domaine du geste créatif fort. Même à moitié réussie, il s’agit d’une œuvre cinématographique et non un vulgaire divertissement. Mais ce n’est absolument pas un film pour tout le monde. Cœurs sensibles s’abstenir.

AU GÉNÉRIQUE

• Cote: ***

Titre: Suspiria

• Genre: drame d’horreur

• Réalisateur: Luca Guadagnino

• Actrices: Dakota Johnson, Tilda Swinton, Mia Goth, Chloë Grace Moretz

• Classement: 16 ans +

• Durée: 2h32

• On aime: Tilda Swinton. L’ambition esthétique. Les chorégraphies tordues de danse contemporaine. La trame sonore de Thom Yorke

• On n’aime pas: les longueurs. Les maladresses thématiques