Pour cette classe de maître cannoise, Xavier Dolan (à droite) a discuté cinéma avec le légendaire réalisateur allemand Werner Herzog et l’actrice américaine Julianne Moore.

La classe de maître cannoise de Xavier Dolan

CANNES — Le séjour de Xavier Dolan au 72e Festival de Cannes a débuté bien avant la projection de Matthias et Maxime, son film en compétition. Le réalisateur québécois était partie prenante d’un moment comme il ne s’en produit que presque exclusivement ici : une discussion à bâtons rompus avec Julianne Moore et Werner Herzog.

Le tout se déroulait devant une très petite salle surchauffée et bondée de journalistes — sur invitation — de l’hôtel Majestic, un établissement cinq étoiles qui sert aussi de quartier général à plusieurs gros joueurs de l’industrie cinématographique. N'y entre pas qui veut : il faut montrer patte blanche à la sécurité (j’y passe rapidement tous les matins pour cueillir les magazines spécialisés quotidiens, comme Hollywood Reporter et Screen).

Comme souvent dans ces classes de maître, la discussion partait en tout sens. Mais la passion qui anime le trio alimentait chacune de leurs interventions, qu’il ait été question de ce qui a allumé la flamme du cinéma dans leur jeunesse, de poésie, de vision artistique ou, évidemment, de parité («une étape à la fois», dit Julianne Moore).

Il aura donc été peu question du nouveau long métrage de Xavier Dolan, qui sera projeté le 22 mai. On a quand même pu apprendre que le réalisateur de Mommy (2014) s’y est senti plus à l’aise d’y jouer que dans ses deux premiers longs métrages, qu’il trouve pénibles à voir «parce que ma tête était toujours ailleurs».

Le secret cette fois? Une bonne dose d’humilité par rapport à ses talents d’acteurs, un apprentissage constant auprès de ses acteurs «à qui on demande beaucoup» et, surtout, «je m’entoure de gens qui sont extrêmement critiques de mon travail. On refait [les prises] jusqu’à ça soit bon».

Julianne Moore, la seule actrice, avec Juliette Binoche, à avoir décroché un prix d’interprétation dans les trois plus grands festivals (Cannes, Berlin et Venise), et l’Oscar pour Still Alice (2014), et Dolan ont d’ailleurs eu de longs échanges sur leurs perceptions du jeu.

«Nous sommes dans deux réalités différentes», a laissé tomber ce dernier. Mais, a-t-il ajouté un peu plus loin, «mes idées ne sont pas importantes. L’important, c’est qu’il y ait des idées.»

Le tout sous l’œil amusé de Werner Herzog, qui considère que les acteurs, il a dû composer avec l’exécrable caractère de l’inoubliable Klaus Kinski, sont «les architectes de leurs propres scènes».

L’excentrique cinéaste de la démesure, dont la carrière est parsemée de films inoubliables, tels que Woyzeck (1979), Fitcarraldo (1982) ou encore Ennemis intimes (1999), a souvent déridé la salle. Grand raconteur, l’Allemand a fait preuve de son sens de l’humour redoutable :«Je me soucie peu de ma postérité puisque je ne serai plus là.» En une occasion, Julianne Moore a même ri aux larmes.

Herzog a aussi raconté une anecdote savoureuse sur sa façon de se concentrer sur l’essentiel, lui qui n’avait que 300 minutes de film — il tourne toujours avec de la pellicule — pour Family Romance (2019).

Alors qu’il réalisait Bad Lieutenant (2009), son équipe américaine était très nerveuse parce qu’il n’ajoutait pas d’autres plans pour assurer ses prises. Nicolas Cage a alors réuni ses proches pour leur dire de laisser tomber : «C’est la première fois que je travaille avec un réalisateur qui sait ce qu’il veut.» Ce qui a fait dire à Julianne Moore qu’il est «facile de travailler avec un réalisateur qui a une vision».

Malgré la différence d’âge et de carrière, les deux cinéastes avaient beaucoup en commun, dont cette particularité : Xavier Dolan tourne aussi en 35 mm. Son film sera d’ailleurs l’un des seuls de la compétition, avec le Tarantino, excusez du peu, qui sera projeté «à l’ancienne».

Le créateur de J’ai tué ma mère, qui fête ses 10 ans, en a profité pour faire une petite profession de foi envers le cinéma en salle, même s’il est «abonné à Netflix». Découvrir «des choses dans le noir avec des gens» amplifie les réactions. Ou comme le disait Julianne Moore, «quand on entre dans un film de cette façon, il y a une forme de communication et de compréhension».

Ce qui ne veut pas dire que Xavier Dolan croit qu’un film peut changer le monde sur le plan sociopolitique, les changements climatiques, par exemple. Mais chaque œuvre, à petite échelle, «tu réalises que tu as un impact sur les gens».

Le fait de tourner a un effet sur l’artiste et la personne. «Ma vision du monde change à chaque film que je fais.»

Les frais de ce reportage sont payés en partie par le Festival de Cannes.