«Avec le recul, je pense qu’il y avait inconsciemment cette volonté de mettre à l’écran des hommes qui [...] savent se montrer faillibles et vulnérables, qui n’aspirent pas à être parfaits. Ce sont des hommes qu’on côtoie et qu’on ne montre pas au cinéma.»
«Avec le recul, je pense qu’il y avait inconsciemment cette volonté de mettre à l’écran des hommes qui [...] savent se montrer faillibles et vulnérables, qui n’aspirent pas à être parfaits. Ce sont des hommes qu’on côtoie et qu’on ne montre pas au cinéma.»

Kim St-Pierre: plongée au fond de soi

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
«Il est très typique d’un premier long métrage de partir de soi», explique Kim St-Pierre à propos de «Réservoir». La phrase peut faire sourciller quand on sait qu’il s’agit d’un film centré sur deux frères qui décident d’aller répandre les cendres de leur père au chalet. Mais en plongeant sous la surface en compagnie de la réalisatrice, force est de constater qu’on retrouve un peu, beaucoup d’elle dans ce récit initiatique, notamment dans la transposition de la violence qu’elle a vécue jeune.

L’étincelle initiale est inspirée du voyage qu’a effectué son ex-conjoint avec son frère au réservoir Gouin. Kim St-Pierre n’a aucune idée de ce qui s’y est passé. «Ça leur appartient.» Le souvenir s’est toutefois logé dans sa mémoire, d’autant que les touristes peuvent y louer un bateau-maison pour sillonner l’immense plan d’eau créé par le détournement de rivières au nord de La Tuque!

L’idée de l’exploiter dans un film a refait surface lorsque la cinéaste, spécialiste du court, s’est rendu compte qu’elle se retrouvait à la fin du délai de cinq ans pour obtenir une subvention de Téléfilm réservée aux finissants (elle a étudié à l’INIS).

Avec un microbudget de 250 000 $, proposer un récit avec deux personnages devenait logique. D’autant qu’avec les frères «prisonniers» du bateau-maison, Réservoir pouvait conjuguer huis-clos, road movie sur l’eau et quête de sens.

Récemment séparée et jeune maman, Kim St-Pierre traversait une période noire où elle se questionnait énormément sur le vide spirituel de sa génération. Transposer cette remise en question s’est imposé. «Je vivais beaucoup de choses relatives à un deuil.»

Le labyrinthique réservoir prenait alors valeur de symbole pour ces deux frères aux antipodes qui se cherchent — et se trouvent parce qu’ils sont confrontés l’un à l’autre dans un lieu désert.

«Être en contact avec la nature au Québec, c’est toujours un retour aux sources et on le fait quand on est en période de crise. Le réservoir Gouin est un endroit vierge qui permet ça. Ramener les cendres à la terre, il y avait quelque chose de très emblématique de leur cheminement. Le réservoir représente la libération, mais aussi la perte de ces individus-là. Il devenait un personnage en soi.»

Personnage avec lequel Simon (Jean-Simon Leduc) et Jonathan (Maxime Dumontier) interagissent autant qu’entre eux.

Une question se pose, néanmoins : pourquoi ne pas avoir opposé deux sœurs? «C’était spontané et intuitif pour moi et ma coscénariste Isabelle Pruneau-Brunet. On a deux jeunes garçons rapprochés en âge. Avec le recul, je pense qu’il y avait inconsciemment cette volonté de mettre à l’écran des hommes qui pourraient être des modèles pour eux. Des hommes qui savent se montrer faillibles et vulnérables, qui n’aspirent pas à être parfaits. Ce sont des hommes qu’on côtoie et qu’on ne montre pas au cinéma.»

Et Jonathan se révèle beaucoup plus proche de la femme de 36 ans qu’on pourrait penser. Soldat, il souffre du syndrome de stress post-traumatique. «J’ai vécu des situations de violence depuis mon enfance qui ont créé un stress résiduel permanent. C’est plus tabou de parler de mes propres bibittes que de celles d’un militaire qui a vu ses frères d’armes périr. […] Je n’étais pas prédestinée à vivre ça — ma mère s’est bien occupée de moi. Ça ne m’a pas empêché de rencontrer des gens qui m’ont blessée. Mais son SSPT est pas mal plus flamboyant que celui d’une fille des Laurentides», rigole-t-elle.

Au regard de tout ce qui précède, la cinéaste constate que «tout ça se répondait et devenait une proposition organique. Pour moi, les contraintes amènent toujours de la créativité.»

Parlant de contraintes, le tournage n’a pas été de la tarte, on s’en doute. L’équipe devait composer avec les aléas de la météo, le déplacement du bateau-maison et la promiscuité. «On était prisonnier de notre propre film», lance Kim St-Pierre en riant. La réalisatrice en a fait un balado (Réservoir : une histoire de résilience, http://bit.ly/2DLANUh) qui lui permettait d’évacuer la pression.

La distribution devait composer avec les déplacements du bateau-maison sur le réservoir Gouin.

L’expérience l’aura néanmoins convaincue qu’elle se retrouve sur le bon chemin. Kim St-Pierre a amorcé le travail d’écriture d’un autre long métrage.