François Bouvier, le réalisateur
 de La Bolduc

Interpelé par une blogueuse avant l’heure

Le réalisateur de La Bolduc, François Bouvier, voulait depuis longtemps s’attaquer à « un personnage emblématique du Québec ».

« Maurice Richard ? Déjà fait ! Louis Cyr ? Trop tard. Mais il y avait La Bolduc, [pas moins intéressante, car] c’était une blogueuse avant l’heure, quelqu’un qui, dans ses textes, parlait de l’actualité, de son environnement, de l’épicerie du coin. Qui, avec humour, faisait des commentaires sur ce qu’elle vivait et ce qui l’entourait », expose M. Bouvier.

 « Je ne connaissais pas vraiment sa vie dramatique, mais se chansons m’intéressaient », en dépit de leur « forme musicale très simple », qui repose sur « trois accords » à peine et puisent dans un folklore traditionnel... au point qu’« elle était regardée de haut par l’élite, et notamment par la radio, qui considérait avec condescendance ses “ritournelles arriérées” », comprend-on au détour du film. 

« Ce n’était pas du joual, mais elle chantait ses propres chansons, et elle le faisait dans sa langue, celle du quotidien. Ce n’était pas la “chanson française” ou la grande culture de l’élite [...] mais c’était une langue riche et pleine d’humour », dit-il en dressant un parallèle avec la musique country, qui de nos jours a un statut similaire, notamment à cause de sa poésie simpliste... « mais où se disent de grandes vérités ».

Trois poles

Avant même de poser les yeux sur le scénario de Frédéric [Ouellet, M. Bouvier avait été « interpellé » une première fois par l’interprétation que Jacqueline Barrette avait faite du personnage dans Madame La Bolduc, un biopic que Monique Turcotte a réalisé pour la télé en 1992.

« J’aimais beaucoup les angles et les partis pris dont Frédéric s’est servi pour construire cette histoire », lance François Bouvier. Leur film « s’articule autour de trois poles dramatiques », explique-t-il.

D’une part, il resitue le parcours de cette femme dans son contexte historique, qui correspond à « la naissance du féminisme au Québec, parce qu’à la même époque, Thérèse Casgrain (campée par Mylène Mackay) faisait une campagne pour promouvoir le droit de vote des femmes ».

« On les fait presque se croiser, mais par personne interposée, en utilisant le personnage de la fille de Mary Travers, Denise (Rose-Marie Perreault, à l’écran). » Il ne s’agit donc pas d’une « rencontre documentée », mais bien « virtuelle », précise le réalisateur. « L’idée de Frédéric nous permettait de faire en sorte que ces deux femmes posent un commentaire l’une sur l’autre. L’une œuvre à faire avancer cette idée de vote des femmes, tandis que l’autre parle des femmes. La Bolduc est une femme du peuple, qui parle de leurs préoccupations. » C’est pourquoi ses chansons constituent une « prise de parole » pas moins fondamentale, à l’heure où « les femmes ne prenaient pas, ou peu, la parole », rappelle François Bouvier.

« Et même si la rencontre n’a pas eu lieu, je crois que tout ce qui se dit [dans le film] est très probable », conclut-il.

En second lieu, le scénario explore la « conciliation » des trois différentes facettes de Mary Travers, tout à la fois « mère de famille, épouse et chanteuse ». Dans cet ordre, car elle n’acceptera de monter sur scène que contrainte par la nécessité », rappelle le réalisateur. « Ce n’est pas l’histoire d’une chanteuse qui est aussi mère de famille, mais bien celle d’une mère qui va se mettre à chanter » pour sortir sa famille de la misère, en cette période de crise économique. 

Ce qui ne manquera pas de faire tanguer son couple, au sein duquel Édouard (Émile Proulx-Cloutier) souffre d’avoir perdu son rôle de chef de famille et de pourvoyeur, lui qui, diminué par un accident, peine à retrouver du travail. « En même temps qu’elle a ce plaisir immense d’être sur scène, adulée, il y a en elle des traces de culpabilité. »

En troisième lieu, la caméra se penche sur une relation mère-fille, explorant l’admiration de Denise pour sa mère, et les fantasmes qu’elle nourrit. « Denise ouvre et ferme le film. [...] On aurait pu l’appeler Mary et Denise », confie François Bouvier, qui, au-delà de la biographie historique, dit avoir signé en catimini « un film sur l’estime, le pardon et la réunion ».