Dans «Nos batailles», un père de famille travailleur d’usine (Romain Duris) se retrouve seul à s’occuper de ses enfants après le départ de sa femme.

Guillaume Senez s'attaque à un tabou avec «Nos batailles»

Une femme qui quitte sa famille incarne un des derniers tabous du XXIe siècle, croit Guillaume Senez — on a qu’à voir l’énorme retentissement de «La femme qui fuit» d’Anaïs Barbeau-Lavalette. Le Belge de 40 ans a plutôt choisi d’en faire un très beau long métrage qui a retenu l’attention dès sa sélection au Festival de Cannes 2018. Il a depuis remporté un vif succès critique et public en France. Le Soleil a profité de son passage au festival Cinémania, à Montréal, pour discuter de «Nos batailles».

Q Keeper a connu énormément de succès, remportant plus d’une vingtaine de distinctions, dont celui du meilleur premier film 2017 en Belgique. Avez-vous ressenti la fameuse pression du deuxième long métrage dans l’élaboration de Nos batailles?

R Pour tout vous dire, j’avais commencé l’écriture de Nos batailles avant le tournage de Keeper. La pression n’était pas vraiment là puisque le processus était en cours. C’était peut-être parce que le financement a été compliqué, ce n’est pas comme si je sortais d’un immense succès et que toutes les portes s’ouvrent. Faire des films d’auteur, ça reste compliqué pour tout le monde. On essuie des refus ininterrompus et on continue d’y croire malgré l’adversité. C’est difficile de ressentir une pression quand on se bat pour que nos films existent.

Q Vous parlez de films d’auteur. Nos batailles est une œuvre très personnelle puisqu’elle s’inspire de votre séparation. Jusqu’à quel point?

R Ce fut l’élément déclencheur. Après, je m’éloigne de moi. Je suis séparé de la mère de mes enfants, mais on est en garde [partagée] et tout se passe bien. Je crée toujours des films à partir de mes peurs, questionnements et hantises. Je préparais Keeper et je me suis dit: «qu’est-ce qui se passerait si la mère des enfants décide de partir au bout du monde, qu’il lui y arrive un accident et que je doive assumer tout seul la garde des enfants?» Je pense que j’aurais eu énormément de mal à trouver cet équilibre entre cette volonté de faire du cinéma et, parallèlement à ça, d’éduquer mes enfants. L’étincelle est venue de là, après je romance.

Q Olivier (Romain Duris) n’est d’ailleurs pas réalisateur, mais chef d’équipe dans une usine. Est-ce que vous teniez à ce que votre drame social et intime se déroule en milieu ouvrier?

R […] Un artiste est là pour donner un regard sur le monde et le mien est assez négatif concernant ce capitalisme 2.0 qu’on voit dans le film. Je ne suis pas là pour dénoncer, mais pour montrer les choses comme elles sont. Ensuite, faire un film, c’est aussi poser un geste politique. J’essaie de ne pas montrer frontalement les choses, je n’aime pas quand le réalisateur tient le spectateur par la main. J’essaie d’être plus subtil que ça même s’il y a, en filigrane, des choses qui me choquent. Il est de notre devoir en tant que cinéaste de les montrer.

Il y a plusieurs interprétations possibles  au titre de votre film. Quelles sont les vôtres?

R Il y a plusieurs batailles, notamment au sein de l’entreprise [où Olivier travaille], mais aussi sur l’intime, sur la famille… Nos batailles, ce sont aussi les miennes en tant qu’auteur, celles du personnage, mais aussi celles du spectateur qui se sent concerné par le propos — c’est une façon de le faire participer. C’est pour ça que tout n’est pas expliqué, qu’il y a une fin relativement ouverte… Le film appartient aux spectateurs.


« Faire un film, c’est aussi poser un geste politique »
Guillaume Senez

Q Nos batailles se termine sur une note d’espoir, mais j’ai bien aimé que plusieurs pistes ne soient pas suivies jusqu’au bout. C’est dans cette volonté de laisser le spectateur s’impliquer?

R Oui. […] C’est une façon aussi à ne pas condamner Laura qui abandonne ses enfants. Le fait de ne pas expliciter exactement son départ, c’était une manière de ne pas la juger. Par contre, on a amené des choses de façon indicielle, comme sa fragilité et plein de choses, mais ce n’est jamais dit noir sur blanc. C’était une volonté de parler de la liberté de la femme.

Q Votre film se distingue aussi par le jeu des acteurs, qu’on dirait presque improvisé ou, du moins, très spontané. Comment travaillez-vous avec eux?

Les dialogues sont très écrits, mais je ne les donne pas aux comédiens. On va les trouver ensemble. Il y a de l’improvisation au début, mais c’est un élément du processus. Après on arrive aux dialogues. Je pense que personne ne travaille comme ça. J’aime bien le spontané et le naturel qui en découlent. Un comédien qui cherche ses mots, des dialogues qui se chevauchent, c’est quelque chose qu’on gomme dans le cinéma actuel et ça m’agace énormément. J’essaie d’amener du naturel pour qu’on croie à ce qu’on voit et aux personnages, dans l’ultime but qu’on ait de l’empathie et des émotions.

Q On parle de votre démarche naturaliste depuis tout à l’heure, c’est aussi comme ça que j’ai perçu qu’il n’y ait pas de trame sonore. La seule chanson, Le paradis blanc de Michel Berger, provient de la diégèse. Quelle est la volonté derrière ce choix?

R Je suis toujours très mal à l’aise de rajouter de la musique. Même sans images, la musique a un pouvoir émotionnel très, très fort. À quel point rajouter de la musique sert de béquille à une séquence qui ne fonctionne pas? C’est pour ça que j’essaie d’en mettre le moins possible. J’essaie aussi d’éviter ce qui est très convenu, déjà vu, trop facile… J’essaie de faire confiance en la dramaturgie du scénario, aux comédiens… 

Q Vous disiez avoir éprouvé de gros problèmes de financement, même avec Romain Duris à bord, mais après votre sélection à Cannes, le succès critique et public, tout le monde doit s’en mordre les doigts maintenant...

R Oui, ça me fait une belle jambe (rires).