À l'avant-plan, Paul Marchand, entouré de Guillaume Vigneault, Nicole Robert et Guillaume de Fontenay lors du lancement du projet d'adaptation de «Sympathie pour le diable», en 2006.

Guillaume de Fontenay: regarder l’horreur en face

Guillaume de Fontenay jette les premières lignes du scénario de «Sympathie pour le diable» en 2006, avec Guillaume Vigneault. L’adaptation du récit de Paul Marchand sur le conflit à Sarajevo se fait avec le principal intéressé. Jusqu’à sa mort tragique en 2009, il va collaborer avec l’ex-correspondant de guerre. Pendant plus de dix ans, le réalisateur va ensuite s’accrocher au projet, histoire d’honorer la mémoire de celui-ci. Mais pas seulement.

En 1992, déjà, le Québécois était «choqué qu’on laisse faire un siège médiéval aux portes de l’Europe. Quoi qu’on en dise, il reste une chose pas compliquée : une population prise en étau et une personne sur sept atteinte dans sa chair dans cette ville-là pendant quatre ans. Paul terminait toujours ses topos en disant : tout ça sous l’œil impassible de la communauté internationale.»

Cinq ans plus tard, il lit le Sympathie pour le diable de Marchand («J’étais ébloui, c’était Rimbaud au milieu des charniers de la guerre», écrivait récemment son éditeur Jacques Lanctôt). Une révélation. La sensibilité de l’homme et sa blessure profonde saisissent de Fontenay. Premier réflexe : l’adapter en pièce de théâtre. «J’ai pas eu le courage de faire ce spectacle.»

La vie s’en est mêlée — «j’ai eu mes enfants jeune». Guillaume de Fontenay tourne des pubs pour apprendre l’ABC du cinéma. Sans jamais abandonner son but d’adapter le livre.

«Paul est venu à la rescousse. Ni Guillaume ni moi ne connaissions la guerre. On avait la courbe dramatique, mais pas la mécanique : qu’est-ce qui se passe quand on arrive à un check point?» En parallèle, le réalisateur se documente «comme un fou furieux» sur Sarajevo et le journalisme de guerre.

Le scénario est finalement complété en mars 2009. «Paul se suicide en juin...» Le coup s’avère terrible. Guillaume de Fontenay se souvient de la morgue où ils ne sont que cinq. «C’était assez morbide.» Les funérailles lui permettent de discuter les correspondants de guerre présents à Sarajevo.

Si bien qu’en 2012 Rémi Ourdan, du Monde, l’invite sur le tournage de son documentaire, Le siège. «J’ai vu plein de gens qui avaient connu Paul. Certains qui l’aimaient. D’autres pas. Ç’a été des rencontres bouleversantes.»

Cette très longue gestation s’est apparentée à porter la croix et la bannière pendant 14 ans. «Je me sens un peu comme Rocky au 14e round.» Même si le film, lui, n’a rien à voir avec l’esthétique hollywoodienne. «Je ne voulais pas être manichéen dans l’approche narrative.» Guillaume de Fontenay n’a pas érigé Paul Marchand en «héros» pour autant, juge-t-il.

Ce qui n’a probablement pas aidé pour le financement, tout comme la personnalité sulfureuse du journaliste. Le refus des institutions l’a marqué.

«Tu te demandes : comment ça se fait que je n’ai pas le droit de parole? Je me suis investi dans ce film — je suis allé cinq fois à Sarajevo. Quand tu es à côté de gens qui ont souffert ça, tu te dis : j’ai vraiment besoin d’être à mon affaire et de travailler dix fois plus fort pour que ce soit juste. Il y a un devoir d’humilité et d’exigence de travail pour toute l’équipe.»

La majorité de celle-ci était composée de techniciens locaux qui avaient vécu la guerre. «Je ne pouvais pas imaginer qu’on dépense une cenne ailleurs qu’à Sarajevo. C’était important de tourner dans les vrais lieux.»

Même si les faits s’y sont déroulés il y a plus de 25 ans, cette charge antiguerre n’a rien perdu de sa pertinence, dans la mesure où elle «s’oppose à la montée des nationalismes» actuelle et réitère l’importance d’une presse libre et forte partout dans le monde.

Aux festivals de Saint-Jean-de-Luz et de Waterloo, Sympathie pour le diable a tout raflé, dont les prix du public. «Quand le public est en salle, il est touché. J’espère que le film ne sera pas un coup d’épée dans l’eau et que toutes ces années auront servi à toucher des gens et à leur rappeler qu’on ne peut pas rester apathique à ce qui se passe dans le monde.»

En conclusion d’entrevue, il fait siens les mots de Paul Marchand : le rêve d’un monde meilleur, même s’il est obscène et turbulent. Éric Moreault

Guillaume De Fontenay, Nicole Robert et Niels Schneider (l'interprète de Paul Marchand) et Guillaume Vigneault alors que «Sympathie pour le diable» prend enfin l'affiche, 13 ans après le début du projet...