C’est pour mieux la ralentir que Denis Arcand annonce la chute de l’empire américain.

De l’idéalisme plein les poches

Si La chute de l’empire américain parle d’argent, le film de Denys Arcand parle moins de la valeur que le système financier accorde aux billets de banque, qu’à son « pouvoir d’échange » (pied de nez au terme « pouvoir d’achat »), quand l’argent, partagé, redistribué, sert une cause collective.

Certes, au centre du récit se promène un gros pactole. Certes, la caméra fait des détours pour parler de capitalisme sauvage, de fraude et de paradis fiscaux, à la façon d’Alain Denault (qu’Arcand a beaucoup lu au moment d’écrire son scénario). Mais le cinéaste s’intéresse surtout au manque d’argent. En filigrane, il parle de pauvreté. Comme à l’époque de Joyeux Calvaire (1996), dans lequel il braquait sa caméra sur l’itinérance.

« Joyeux Calvaire est un de mes films favoris. J’ai adoré le faire. On l’a tourné dans des conditions presque documentaires, et le fait d’avoir passé un mois parmi les sans-abri, ç’a changé ma vie pour toujours. Je me suis toujours senti concerné par l’itinérance. Dans ce film-ci, c’était entendu qu’il y allait y avoir un personnage qui, par amitié pour le héros, allait influencer » le cours des choses.

Les sans-abri de Montréal – les vrais, pas des comédiens, à quelques rares exceptions près – habitent littéralement son film : qui, circulant péniblement dans l’arrière-plan en poussant un carrosse rempli de précieux haillons ; qui, faisant la file devant les assiettes chaudes de la soupe populaire ; qui, bayant aux corneilles, fesses blotties sur le trottoir ; qui, aidant son prochain sans rien attendre en retour.

Et si l’opposition richesse/pauvreté imprègne forcément le discours du film, elle nourrit avant tout les images, devenant ainsi le signe le plus manifeste de la compassion dont fait preuve ce film qui feint l’individualisme et l’indifférence, mais qui, malgré l’égoïsme, voire le cynisme affiché par certains personnages, se révèle une touchante ode à l’entraide et à la générosité. Contre lesquels l’argent n’a guère de pouvoir...

Itinérants

« Cet empire se meurt et ses convulsions nous touchent brutalement », lâche Denys Arcand, à propos de la société occidentale nord-américaine. Pourtant, malgré tous les sarcasmes et commentaires sociaux (jubilatoires) qui se glissent dans La chute, le réalisateur de 77 ans refuse tout pessimisme.

« Il suffit de passer deux jours à l’Accueil Bonneau, à la Maison du Père ou à la Mission Old Brewery, et de rencontrer ceux qui travaillent là, qui donnent de leur temps et consacrent leur vie à essayer d’améliorer ça, les conditions de vie des itinérants... Ce sont des gens extraordinaires, et c’est impossible d’être cynique après avoir vu ça ! » explique le cinéaste, qui, pour les besoins de ces deux films, a « écumé » les centres d’aide à l’itinérance de Montréal. C’est là qu’il s’est « lié d’amitié » avec un camelot du journal L’itinéraire, devenu la source d’inspiration du personnage de Jean-Claude, campé par Vincent Leclerc.

« Je ne suis pas du tout en train d’annoncer la fin du monde. Ça va mal, oui, mais la société est remplie d’hommes et de femmes de bonne volonté. »

Titre de travail

Pendant longtemps, il fut question que La chute s’intitule Le triomphe de l’Argent. Et si le réalisateur a changé de titre en fin de parcours pour un clin d’œil au Déclin de l’empire américain (dont La chute n’est pourtant pas du tout la suite), ce n’est pas dans une optique mercantile (il explique avoir justement voulu faire ce film par « plaisir »), mais simplement parce que ce « titre de travail était trop réducteur ».

Certes, « il n’est question que d’argent dans le film », mais il n’a rien de triomphant. Même s’il commence par un violent braquage et qu’il emprunte sa structure et ses codes au polar, son film « a des aspects plus légers », rappelle le cinéaste. Or, « il y avait le danger de rebuter les gens, tous ceux qui disent “L’argent, ça ne m’intéresse pas”, ou “L’argent, c’est dégoûtant ; ceux qui en ont sont des voleurs”. C’est un sentiment que j’entends souvent au Québec. Je n’ai donc pas voulu insister là-dessus », dit-il.

Et d’enchaîner en expliquant pourquoi il a préféré un titre qui pour lui évoque le monde contemporain, « l’ère Trump » et cette « Amérique en pleine débandade ».

« Le fait de se faire rappeler par Donald Trump, tous les jours, que l’Amérique est en pleine décomposition, [le fait] que c’est un pays de plus en plus ingouvernable, que [le départ de Trump] ne va pas régler le problème de la droite républicaine ni de l’extrême droite, maintenant installée à demeure, le fait qu’il n’y a pas moyen de limiter les armes à feu [et] qu’ils vont continuer à se massacrer : tout ça fait parti de notre époque. Alors allons-y avec ça [le titre La chute] », poursuit-il.

« Il n’y a plus de contrepoids politique » aux États-Unis, mais la « crise de la classe politique » est plus globale, dit-il. « Plus personne ne veut aller en politique » par vocation et « c’est devenu un problème de société [...] dans tous les pays », dit-il, visiblement pas du tout impressionné par les aptitudes et compétences de la classe politique au Québec.

D’une tyrannie à l’autre

Passant d’une tyrannie à l’autre, Denys Arcand déplore également « la dictature du politiquement correct » qu’il observe dans la sphère publique. L’intellectuel (notoire) a fait les frais de cette rectitude politique, ces dernières semaines, les médias sociaux ayant tôt fait de s’emparer de propos tenus par le réalisateur au sujet d’Alexandre Bissonette d’une part et de la surreprésentation des Noirs dans les prisons, pour déverser leur fiel hâtif, plus émotif que rationnel. « L’espace pour s’exprimer devient tellement étroit », se désole-t-il.

Denys Arcand ne prétend avoir « de solution à offrir » ni à la paupérisation de la pensée, ni à la dictature de la bien-pensance. Pas plus qu’à la « tyrannie » de l’argent ou au « laxisme » des États vis-à-vis des crimes économiques, finalement jugés plus propres et « plus respectables » que les meurtres ou les crimes sexuels.

Mais, chose sûre, le réalisateur demeure un idéaliste dans l’âme, n’annonçant cette Chute que pour mieux la ralentir. Collectivement.

S’il reste optimisme, c’est qu’il « croit à la puissance de l’expression artistique ». « Un film ne change pas le monde, mais des dizaines de films ou des dizaines de livres finissent par faire une différence. Quand vous lisez la littérature française du 18e siècle, vous [comprenez] que la Révolution est inévitable ; pareil avec la littérature russe du 19e : vous savez que le tsar va y passer. Tôt au tard, les films s’additionnent », dit-il.

Sa confiance vient aussi du fait qu’il observe des « événements de diverses natures » très positifs, comme le phénomène Occupy Wall Street, « un mouvement pour moi très important [car] les gens ne marchaient pas pour exprimer des [doléances] précises, mais pour protester contre l’état général de la société ».

Voilà qui est assez pour laisser planer « un certain espoir » sur la possibilité d’une refonte de la société, de ses valeurs et de son compas moral. « C’est possible que ça donne [un jour] de grands résultats », souffle ce septuagénaire féru d’histoire... avant d’ajouter : « mais on ne le sait pas, ça peut être pire, aussi... »

Et de dresser un nouveau parallèle avec l’Empire romain, avec Trump dans le rôle l’empereur Néron, et son vice-président Mike Pence dans la toge de Caligula, neveu et successeur de Néron : « un gars encore pire, parce que, contrairement à Trump, Pence est religieux ».